Le Pic du Canigou, comme un phare majestueux scintille de ses dernières neiges. Depuis le matin de la 4ème étape, il s’impose au regard et comme planté dans un décor de carte postale, se dresse tel un défi à la platitude des étapes précédentes.
Car depuis le départ, je n’ai rencontré pour tout paysage que des myriades d’eau, dans un horizon ouvert à perte de vue, où les colorations de bleus
viennent charrier leurs nuances dans une luminosité sans ombre. C’est d’abord la rivière du Lez qui, au départ de Montpellier sert de point d’accroche et de guide aux premières foulées qui permettent de relier la mer et rejoindre la Méditerranée. Puis, le périple se poursuit d’abord entre les étangs et la mer, sur d’étroites bandes de terre qui ne laissent place qu’à une piste interminable tel un filet de terre suspendu entre deux étendues d’eau, puis sur les plages ou entre les canaux et la mer, le long des rives des fleuves et des graus que seuls des ponts parfois profondément retirés à l’intérieur des terres permettent de franchir, ou encore sur une langue de sable perdue entre la mer et la lagune qui s’étire et se tortille, tel un ruban tortueux émergé entre deux eaux sur des longueurs indéfinissables.
Entre ciel et mer
L’eau comme compagne incontournable, sur des sentiers et cheminements prisonniers de ses caprices, et qui lance ses pièges comme autant
d’obstacles à une avancée sans détour : les graus à enjamber, les étangs à contourner, l’eau comme un envahisseur dans ces terres trop planes qui s’immisce et se faufile dans les profondeurs du littoral languedocien, dans un lacis inextricable et incompréhensible. Une mer que l’on quitte en se livrant à ses détours, pour mieux la retrouver ensuite. La mer comme alliée principale de ce voyage vers le sud, de ce parcours entre ciel et eau, où de la rencontre de la terre et de l’eau naît une harmonie subtile.
Dans cet azur bleu, chaque jour les regards des concurrents se tournent vers un horizon incertain, noyés dans la sueur et la chaleur des débuts d’après-midi d’avril, à la recherche du mirage de l’arche d’arrivée pour venir enfin échouer leurs silhouettes lancées à l’assaut d’un raid multicolore, sur le rivage de la Méditerranée.
Car le raid Montpellier-Valencia, pour sa première édition, se joue comme un défi lancé à la mer si proche parfois qu’elle vient, dans des vagues trop
pressées de s’épancher sur le sable, caresser les pieds des sept pionniers sortis des quatre coins de la France et de l’hiver, et qui se sont rejoints le 23 avril 2003 au matin devant l’Hôtel de Région à Montpellier pour affronter un été naissant et une aventure à inventer. Je suis de ceux-là, venue ici pour désamorcer les pièges d’une course longue de 10 étapes. Je retrouve Marianne Blangy et Philippe Grizard, deux transe gaulois rencontrés huit mois plus tôt. Les autres concurrents : Ignace Leclercq, Hervé Bressolier, Jean-Marie Garcia et Pierre Valérian me sont totalement inconnus, et nous avons 11 jours pour mener nos foulées ensemble au fil de l’eau jusqu’à Valencia.
Alors, le franchissement des Pyrénées et l’arrivée en Espagne par Le Perthus au soir de cette 4ème étape, marquent une véritable rupture après cette
déambulation paisible de 3 jours au fil de l’eau. La rencontre des premiers reliefs importants n’en est pas la seule raison. La veille déjà, la traversée du Massif de la Clape avait semblé sonner l’heure de temps nouveaux. Ce changement semble inscrit comme une volonté de marquer l’avènement d’une autre odyssée, qui ne ressemblerait pas à la première : « Quand vous serez en Espagne… » ne cesse de répéter Christophe, l’initiateur de ce raid Montpellier-Valencia, qui voit enfin son rêve se concrétiser, celui d’embarquer quelques concurrents dans un périple identique à celui qu’il a dessiné en janvier 2000, en reliant Montpellier à Valencia plutôt à pied qu’en voiture pour aller rejoindre sa famille. Il n’en dit guère plus, et laisse planer un vide dont seul l’imaginaire peut s’emparer. Quels châteaux allons-nous bâtir en Espagne ?
Bref regard
Pour l’heure, j’ai comme depuis le début de ce raid de quelques 540 km, l’œil rivé sur mon cardiofréquencemètre et refuse de me plier à l’allure plus rapide que Fadi, le médecin membre de l’organisation qui a décidé de faire l’étape en ma compagnie et celle de Jean-Marie, cherche à impulser. Dès les premières heures de ce périple au plus près de l’eau, les foulées de Jean-Marie s’accordent aux miennes, dans une prudence presque trop sage. Jean-Marie accompagne mes foulées depuis le premier jour, et semble s’aligner sur ma prudence : avec ses 3 h 05 au marathon, il a de quoi forcer l’allure s’il le souhaite. Mais son désir est ailleurs, celui de voir le bout de ce périple en pleine forme et sans souci majeur. Nous n’avons rien projeté, le hasard a fait que ses foulées se sont alignées sur les miennes dès les premiers kilomètres, et comme une entente tacite, chaque jour nous trottinons ensemble entre ciel et mer, lancé à l’assaut d’une aventure dont l’histoire s’écrit au plus près de l’eau.. Nous parlons parfois, nous nous taisons souvent. Jean-Marie avec son accent du sud m’a délivré une partie de son histoire, celle d’un organisateur de course qui dans son village de Gignac où
il est facteur, connaît jusqu’au dernier des habitants. Il partage les indications de mon cardiofréquencemètre, qui devient un outil commun à notre service à tous deux, et se règle tout comme moi sur les données transmises. Fadi aimerait bien que je me défasse de cet ustensile trop restrictif pour lui. Il s’essaie à différentes reprises à accélérer doucement, l’air de rien, en prenant une certaine avance, et à chaque fois, nous le laissons aller avec amusement. A ce petit jeu, nous ne cèderons jamais. Nous pouvons le suivre si nous le voulons, mais nous n’en éprouvons aucun désir. Le risque est encore trop grand, à l’aube de la 4ème étape, avec à peine un tiers des kilomètres parcourus, pour libérer nos foulées des contraintes dans lesquelles nous les protégeons de futurs périls. Alors Fadi se retourne parfois, les mains sur les hanches, insinuant que nous traînaillons, mais se rangeant malgré tout à notre volonté tranquille.
Ce jour-là, Philippe est à nos côtés pendant la deuxième partie du parcours, abandonnant à l’arrière Marianne et Pierre, le marcheur du groupe. Philippe a failli abandonner au début de la deuxième étape, sa hanche le faisait trop souffrir. Sur la pression du médecin, il a accepté de prendre des médicaments pour soulager ses douleurs, et revit. Les deux autres concurrents Ignace et Hervé depuis les premiers jours ont pris les devants. Ignace a une facilité et une aisance redoutables. A peine s’il semble effleurer le sol avec sa foulée légère, comme s’il avait craint de soulever la poussière et de salir ses chaussures. Hervé, fier de sa deuxième place depuis le premier jour, cherche à maintenir sa position en redoutant constamment que les suivants ne viennent la lui voler. A la fin de la troisième étape, alors que Jean-Marie et moi l’avons presque rejoint et espérons pouvoir faire le dernier bout de chemin ensemble, un bref regard vers l’arrière lui fait percevoir le danger et il redouble l’allure. Il ne veut surtout pas être supplanté dans la place qu’il s’est arrogée.
Centre névralgique
Le passage du Perthus, terme de l’arrivée de la 4ème étape qui marque l’arrivée en Espagne, sonne comme un bonheur dans le cœur de Christophe.
Il a pour l’occasion agrémenté l’arrivée d’un ravitaillement inhabituel, en offrant bière, chocolats et spécialités locales. Il filme, nous soumet à des interviews et à des séances de photographies et de tournage comme s’il s’agissait autant d’un commencement que d’un final.
Seule ombre au tableau, le vent qui s’est levé et des nuages menaçants qui laissent échapper quelques gouttes, comme l’amorce d’un changement juste insinué, d’une aventure à peine ébauchée. Est-ce que la course ne commencerait qu’à cet endroit, est-ce que le reste n’aurait été qu’une simple mise en jambes, un essai à confirmer, un test ? Impossible d’en savoir plus, aux questions répondent les sourires en demi-coin des organisateurs et les phrases qui contournent l’obstacle avec leurs subtilités indéchiffrables.
Ce soir-là, comme la veille et dorénavant tous les jours à venir, nous sommes transférés de l’arrivée de l’étape vers notre bivouac, d’où s’effectuera
directement le départ de l’étape du lendemain. Le bivouac avance chaque jour au gré des étapes. Le bivouac, c’est d’abord deux grandes tentes, l’une servant de cuisine, et l’autre de salle de restauration. C’est là le centre névralgique de tout le campement, où le cuisinier Luc s’affaire chaque jour, pour nous concocter les meilleurs et plus copieux dîners qui soient, vers lequel convergent toutes les attentions des coureurs après les étapes du jour, et où se partagent plus que les repas, où se tissent les liens les plus précieux, où se racontent les épisodes de la journée, où se côtoient avec plaisir organisateurs, coureurs et bénévoles, dans une ambiance joyeuse où chacun apporte sa part de bonne humeur, et qui résonne parfois de grands rires collectifs.
Les dîners et soirées sont également les moments favoris pour se livrer à quelques curiosités sur les étapes du lendemain. Mais rien ne filtre ou très peu. L’effet de surprise est voulu. Et ce n’est que le matin que le road-book du jour est remis aux concurrents. En réalité, il renseigne peu sur la difficulté des étapes. Pas d’indication sur la nature des terrains que nous aurons à arpenter, sur les dénivelés éventuels. Les mots « descente » et « montée » sont inexistants, tels des mots bannis. Le road-book est conçu comme un élément de repérage pour éviter de s’égarer et pour ne pas s’aventurer hors du trajet prévu. Au silence du road-book répondent la réalité des parcours, leurs charmes et leurs surprises.
La Costa Brava, la Costa Dorada, et la Costa del Azahar peuvent-elles dans les six dernières étapes livrer des secrets et des richesses tels qu’ils méritaient d’être solidement sauvegardés ?
Découvertes incessantes
Chaque jour, le mystère se dévoile au rythme des foulées. L’avancée au fil de
l’eau sur la côte espagnole n’a plus le même caractère. Après le calme des eaux des canaux, des étangs, des lagunes et la platitude de la plaine languedocienne, déferlent dorénavant les vagues des reliefs côtiers, les roulis des chemins de ronde et leurs escaliers aux marches innombrables, les tumultes des sentiers perchés en bordure de falaise à l’aplomb de la mer, les flux et reflux des criques sauvages à rejoindre et quitter au gré des tourments d’un sentier de grande randonnée, le chaos des escarpements à gravir et descendre dans des cheminements abrupts et caillouteux, les remous des montées pentues et des descentes vertigineuses, les tourbillons des lacets tortueux dans les surplombs ou les pinèdes littorales. Cette marée de ciselures s’enchevêtre dans un dédale de variantes insoupçonnées, en laissant de larges espaces aux immenses plages où les foulées auront à déjouer d’autres pièges, ceux du sable inconfortable ou des galets instables.
Et quand un passage au plus près de l’eau devient impossible, des contournements sont inventés qui nous font aller chercher quelques larges pistes ou routes forestières pour franchir des montagnes que nous ne quitterons que par des cavées ravinées et défoncées, d’étroits sentiers nichés à l’abri d’une végétation touffue, ou des cheminements créés de toutes pièces à flanc de coteau dans des pierriers scabreux.
Nul repos pour les chevilles, si ce n’est celui autorisé par les longs paseos qui s’étirent parfois sans interruption sur plusieurs kilomètres et déversent leurs pavés colorés sous le charme de villages typiques, ou devant des constructions non achevées que des grues dévoreuses d’un littoral bradé au soleil espagnol s’acharnent à élever.
Riche de ce foisonnement, notre route vers le sud s’affranchit chaque jour un peu plus de la quiétude et de la facilité. Nous apprenons vite que les commentaires qui nous sont donnés chaque matin au départ de l’étape ne laisseront percer qu’un minimum d’indications afin de ne pas déflorer les réjouissances du jour.
Au rythme de ces découvertes incessantes, je comprends enfin l’utilité de mes chaussures de trail. Chaque jour apporte son lot de surprises, et chaque étape mêle invariablement les passages les plus roulants à des épisodes plus techniques qui contraignent à des changements involontaires d’allure. Et pourtant chaque étape conserve ses propres caractéristiques et demeure unique. Aucune étape ne peut se comparer à une autre, tant les paysages, les terrains, la végétation, la flore, les senteurs
s’imbriquent dans des composantes diverses. Les vergers, les abricotiers, les pommiers, les cerisiers, puis les orangers, les pins et les tamaris et les fleurs sauvages ou des jardins apportent leurs notes colorées et leurs senteurs parfumées, pour habiller chaque étape de leurs subtilités particulières. Le seul point commun réside dans la présence d’un soleil permanent qui ne nous épargnera qu’une courte matinée. Les difficultés semblent aller crescendo, pour finir en apothéose dans cette dernière étape, la plus courte avec ses 42 km mais la plus corsée avec ses 1 200 mètres de dénivelé et ses pentes à plus de 10%.
Fantaisie d’inventer
J’ai conservé depuis le début une allure qui me permet d’apprécier pleinement les nouveautés et d’y faire face sans trop de difficultés. Jean-Marie continue à m’accompagner jusqu’à la 8éme étape, étape décisive qui signe l’amorce d’un changement. Pour la première fois, je sens que Jean-Marie est prêt pour faire son chemin tout seul. Et effectivement, il se régalera lors des deux dernières étapes, avalant les montées pour venir prendre respectivement la deuxième puis première place des deux dernières étapes.
Aurait-il fallu que cette aventure se prolonge pour que ce dernier ricochet s’enfle comme une vague, afin que s’épanouissent des ardeurs contenues dans une prudence maîtrisée ?
Dans l’ultime étape, je dévalerai la descente finale dans un dernier élan pour venir perturber, dans une ultime audace, les classements habituels. Dans ce dernier assaut, portée un corps protégé par les blessures, je mesurerai alors tout le bénéfice et l’ampleur des apprentissages précédents. J’aurais alors rempli le contrat que je m’étais fixé.
Ni course d’orientation, ni trail, ni course sur route, véritable patchwork qu’il fallait avoir la fantaisie d’inventer, nul doute que cette première édition du raid Montpellier-Valencia aura marqué par son originalité l’esprit des 7 pionniers présents. Les organisateurs envisagent déjà pour l’édition future un parcours inversé Valencia-Montpellier qui pourrait se révéler tout aussi riche d’imaginations et de trouvailles inédites.
NB : ce compte-rendu a été publié dans le magazine Ultrafondus n° 2 de juin 2003.
Les commentaires récents