L'histoire débute réellement un jour du printemps 1998. Pendant un entraînement, alors que défilent dans ma tête les projets de course éventuelles à venir, une idée surgit soudainement : et si j'allais courir le Marathon des Sables ? La question se transforme immédiatement en décision, et à partir de cet instant, une longue période de préparation commence.
Pièces d’un puzzle
Certains de mes amis coureurs ont déjà participé à différentes éditions du Marathon des Sables. Tous en sont revenus enchantés et ont décrit cette épreuve comme exceptionnelle. J'ai lu des reportages dans des magazines spécialisés en course à pied, vu des images dans ces mêmes magazines ou dans des reportages télévisés. La beauté du désert marocain n'a d'égale que la souffrance qui en est souvent rapportée par les concurrents qui ont parcouru les 220/230 km du Marathon des Sables.
Autant j'aime courir, autant je déteste souffrir. La course à pied rime pour moi avec plaisir : il en sera de même pour le Marathon des Sables ! C'est dans cet état d'esprit que j'aborde la chose. Je prends immédiatement conscience que pour vivre une telle course avec bonheur, seule une préparation sérieuse me permettra d'aboutir.
Le Marathon des Sables est réputé être l'un des plus durs au monde. Il se court en 6 étapes, durant 7 jours, en autosuffisance alimentaire, dans des conditions de chaleur et d'ensoleillement extrêmes, sur des terrains très instables, sans confort aucun. Tous les ingrédients sont réunis pour que douleur physique, souffrance morale, fatigue, lassitude, coup de chaleur, alimentation inadaptée à l'effort demandé, sommeil difficile, déshydratation se conjuguent pour mener au doute, aux incertitudes et peut-être à l'abandon.
J'ai l'expérience du Marathon : celui de 42,195 km que j'ai couru à Rouen, à Paris, à Londres, à New-York...15 marathons déjà. En ce printemps 1998, une expérience unique de 100 km.
Le Maroc, ses paysages et son désert, je les ai découverts 2 ans plus tôt, en touriste. Ce sont mes atouts ôh combien précieux.
Le reste est à construire, comme les pièces d'un puzzle, pour faire de ce Marathon des Sables une aventure que je veux heureuse.
Trois éléments vont participer de cette construction.
Autosuffisance alimentaire
L'une des difficultés souvent évoquée à propos du Marathon des Sables a trait à sa particularité : il se court en autosuffisance alimentaire. Cela signifie concrètement que chaque concurrent doit se munir et transporter pendant les 7 jours de l'épreuve l'ensemble de son équipement : nourriture, réchaud, vêtements, duvet, affaires de toilettes, petite pharmacie et tout effet personnel souhaité. Certains éléments sont obligatoires : outre le sac à dos et le duvet, sont exigés par l'organisation une boussole, un briquet, un sifflet, un couteau, 10 épingles à nourrice, une lampe de poche, une couverture de survie, des pastilles de sel et une fusée de détresse, ces 3 dernières étant fournies sur place par l'organisation la veille du début de l'épreuve.
L'autosuffisance alimentaire signifie également que chaque concurrent doit lui-même préparer ses repas. Pour cela, il est nécessaire de se doter d'un petit réchaud. Le réchaud à gaz étant interdit, il faut se munir d'un réchaud à pastilles d 'alcool. J'ai eu beaucoup de mal à trouver cet ustensile, si bien que j'ai cru un moment que mes recherches s'avéreraient vaines. Cette question m'a tellement préoccupée qu'elle était présente à mon esprit dès le réveil et parfois même avant, allant jusqu'à m'éveiller en pleine nuit. A peine deux semaines avant le départ j'ai fini par tomber sur l'objet tant rêvé qui ne se présentait pas du tout comme je l'imaginais, ce qui explique en grande partie pourquoi il m'avait échappé si longtemps.
La préparation matérielle, c'est aussi décider de ce que l'on va emmener. Tout l'enjeu consiste en effet à trouver le meilleur compromis entre le poids du sac et la quantité d'éléments à emporter, pour satisfaire un confort minimum. Il n'était pas question pour moi de prévoir une tenue quotidienne différente. J'ai choisi l'option minimum côté tee-shirts : un pour courir, un pour le bivouac, un troisième un peu plus chaud pour la nuit. Leur état était simplement désastreux au terme de l'épreuve. Je n'ai pas négligé le côté petite pharmacie personnelle, afin de procéder à des soins élémentaires en cas d'ampoules notamment : un peu d'éosine, de bétadine, quelques pansements. Jusqu'à la dernière minute, j'ai hésité sur des éléments plus personnels. Mais je n'ai rien regretté, ni de ce que j'avais pris, ni de ce que j'avais laissé. Rien ne m'a manqué : il est bon d'un point de vue psychologique de sentir que le sac contient tout ce qui à titre personnel paraît indispensable.
Cette préparation matérielle participe en réalité de la préparation physique et de la préparation psychologique.
Charge maximum
Il me faut reconstruire le "fond", c'est-à-dire réacquérir une capacité à courir longtemps et en endurance sur de grandes distances, sans générer de fatigue. C'est ce qui me semble le plus facile, le plus abordable. Je décide immédiatement de recourir un 100 km dans les mois qui précèdent pour retrouver ce potentiel, et de me lancer sur un trail de longue distance. Le trail présente l'avantage d'affronter des terrains très instables et/ou caillouteux et des dénivelés importants, caractéristiques également du Marathon des Sables.
Ce seront les 100 km de Cléder (en Bretagne) le 23 août 1998 et la Grande Course des Templiers dans le Larzac, trail de 65 km avec 2 200 m de dénivelé le 25 octobre 1998.
Dès le mois de novembre, j'endosse le sac lors de mes entraînements. D'abord très léger, 2 kg puis 3 kg puis 4 kg. Quand j'essaie de monter la charge à 5 ou 6 kg, je commence à souffrir de tiraillements dans les épaules. J'avais espéré pour des raisons affectives pouvoir partir avec un sac appartenant à ma fille. Celui-ci me semble finalement assez mal adapté : je retrouve tout le poids de la charge amassé en bas du dos et un grand inconfort. Sur conseils expérimentés de mes futurs coéquipiers, je décide de rechercher un équipement plus adapté, et dès janvier, j'adopte celui que je porterai pendant toute l'épreuve. Il épouse parfaitement le dos et bientôt fait corps avec moi. J'augmente chaque semaine la charge de 0,5 kg, selon un calcul qui me permet d'atteindre le poids de 10,5 kg à la fin de toute la période de préparation. Je me suis fixé la limite de 10 kg comme charge maximum durant l'épreuve.
Pour rendre plus facile le port du sac, j'ai entrepris de faire quelques séances de musculation qui complètent les exercices hebdomadaires de stretching. Je travaille surtout le renforcement des lombaires, qui sont extrêmement et doublement sollicitées, sous l'effet conjugué de la course à pied et du poids du sac.
Je ne cours que deux entraînements par semaine avec le sac, afin d'éviter toute fatigue inutile. Ceci me permet de maintenir des séances où je peux facilement conserver un rythme plus habituel.
Autre élément primordial de la préparation physique : le soin des pieds. Le risque de blessure aux pieds, très fréquent chez les coureurs, est redoublé pour qui s'apprête à courir le Marathon des Sables. En effet, les fortes chaleurs qui font gonfler les pieds, le sable qui pénètre les chaussures rendent les blessures quasi inévitables. Or, l’on oublie souvent que si l’on court avec sa tête et ses jambes, les pieds constituent la partie du corps qui sera elle aussi fortement mise à contribution.
J'ai la chance de disposer d'un protocole de préparation des pieds que m'a soigneusement préparé un podologue de ma connaissance. Le traitement est établi sur une durée de 6 semaines. Il démarre avec un bain de pied quotidien pendant 8 jours dans une solution Formolée à 5% et se poursuit par un tannage quotidien des pieds durant 5 semaines avec une préparation à base d'acide picrique à 1%, accompagné d'une application de crème anti-échauffement. J'ai suivi le traitement à la lettre, ce qui m'a paru très contraignant au quotidien, mais ôh combien efficace.
Meilleure sérénité
J'ai choisi de préparer et de courir les deux épreuves préparatoires en solitaire, afin d'être capable d'affronter la solitude et l'immensité du désert, sans craindre de me retrouver face à moi-même et afin d'aborder mes éventuels états d'âme avec la meilleure sérénité qui soit. Chaque jour, le Marathon des Sables est présent à mon esprit. Je m'endors avec lui, je m'éveille avec lui. Il envahit mon quotidien et me berce déjà.
Je repense souvent au roman de J M.G. Le Clézio "Désert" que j'ai lu il y a quelques mois, et je m'imprègne de ces cailloux brûlants de soleil. Je vois le désert de cailloux, les plateaux interminables, la lumière brûlante, le poids de la chaleur, l'immensité du temps. Arpenter le désert, son aridité et se suffire à soi-même...
Questions en suspens
Les mois et les semaines passent qui me rapprochent inlassablement du moment tant attendu et préparé. Je suis sereine, sans appréhension, ni craintes. Il y a pourtant trois choses que je ne maîtrise pas du tout et qui restent des questions en suspens :
Comment vais-je réagir à la chaleur ? Les températures peuvent dépasser les 50°C dans le désert marocain et l'hiver normand ne peut en aucun cas offrir les conditions de chaleur identiques. De ce côté-là, il n'y a vraiment rien à faire.
Ne vais-je pas avoir froid la nuit ? Les températures nocturnes sous le ciel étoilé du sud marocain se situent autour de 5°C. Il est prudent de se munir d'un duvet adapté, mais qui cependant ne soit pas très lourd. Il est impensable de souffrir de froid, tant le besoin d'une qualité de sommeil est à préserver. J'ai longtemps recherché le duvet qui m'offrirait toutes les qualités recherchées, en doutant jusqu'à la phase d'utilisation.
Aurais-je assez de nourriture ? Je suis une bonne mangeuse et l'idée m'a préoccupée longtemps. J'avais prévu de faire des essais alimentaires durant le mois de mars avec des produits lyophilisés et déshydratés, de façon à choisir à coup sûr des produits que j'aurais plaisir à manger. J'ai finalement supprimer la phase test et me suis contentée d'emmener des aliments déshydratés très simples, auxquels j'avais eu loisir de goûter par ailleurs. Un de mes coéquipiers m'a expliqué comment il procédait et quinze jours avant le départ m'a montré la manière de conditionner ses repas. Sa méthode consiste à transvaser les aliments en quantité souhaitée dans des sachets plastique sur le principe d'un sachet = un repas. J'ai adopté le même principe en ajoutant sur chaque sachet une petite étiquette où j'ai indiqué la quantité d'eau nécessaire pour la cuisson et le temps d'absorption de l'eau. Les sachets de petit déjeuner contenaient chacun environ 90 g de céréales, du lait en poudre et du cacao énergétique. Les sachets pour le déjeuner représentaient l'équivalent de 2 portions-repas, et ceux du dîner l'équivalent d'une portion et demie. J'ajoutais à chaque repas du pain d'épices ou une barre de céréales. Tout ceci a été parfait. J'ai tout de même eu une préférence pour le couscous et le hachis-parmentier qui m'ont régalée !!!
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