Mon voyage inédit sur le littoral français (97 jours en courant du 25 juin au 29 septembre 2006) a constitué une expérience exceptionnelle et superbement enrichissante. Les conditions de ce périple furent quasi idéales. J’ai eu la chance incroyable et inespérée d’être accompagnée durant les 14 semaines de mon avancée par celui qui partage ma vie depuis de nombreuses années, et qui s‘est investi totalement dans ce projet qui n’était plus le mien, mais est devenu très vite le nôtre. Nos rôles étaient parfaitement délimités et complémentaires. J’avais pour « tâche » et plaisir de courir tandis que lui s’occupait de toutes les fonctions connexes qui devaient me faciliter l’existence. Il a assuré avec merveille et talent ce que je n’aurais pu attendre d’aussi réussi de la part de quelqu’un d’autre. Il m’a dégagé de tout souci d’intendance, m’a accordé la plus grande confiance sans émettre aucun jugement. J’étais libre de faire et d’agir sous son œil bienveillant et hautement complice. Il a donné à mon projet l’envergure et la qualité que seule je n’aurais pu apporter. Chacun à notre façon, nous nous sommes investis dans «le littoral en courant » qui restera pour moi un concentré de bonheur.
Le littoral français en courant, ce fut un chemin qui aurait pu être fait de multiples
embûches, mais qui s’est révélé au contraire source d’enrichissements multiples. J’y ai d’abord découvert les innombrables facettes des côtes françaises, mais j’y ai aussi puisé du point de vue de la course à pied une mine d’enseignements qui a enrichi à jamais ma connaissance et ma pratique de coureuse d’ultrafond.
Je me limiterai ici à évoquer les différents visages du littoral tels qu’ils me sont apparus, les étonnements et les surprises que ce voyage a suscités, et les questions sur lesquelles je m’interroge encore aujourd’hui. Les enseignements que j’en ai tirés en tant que coureuse d’ultrafond font l’objet d’une autre note.
De Dunkerque à Hendaye, puis de Cerbère à Menton, les côtes françaises ont défilé presque trop rapidement. Ce périple que l’on pouvait craindre immodérément lent s’est avéré extraordinairement mouvant, fuyant sous les semelles. Le fait même d’un voyage ininterrompu et permanent procure une incroyable sensation de rapidité. Si pourtant le rythme des mes foulées n’avait rien de spectaculaire, le mouvement permanent fait que chaque nouveau pas modifie sensiblement le paysage environnant qui se dérobe et se découvre alors sous un angle légèrement transformé. Ce qui est vu une fois ne l’est pas deux. L’avancée perpétuelle génère et accompagne le sentiment frustrant de l’irréversibilité de cette fuite en avant, accompagné parfois de regrets pour cette impression d‘éphémère que rien n’arrête, en laissant derrière soi une singularité unique. Une multitude d’instants et d’images fugaces qu’il est difficile de toutes retenir et dont certaines s’impriment plus fortement que d’autres.
Un trait de côte fluctuant
Ce que j’ai perçu du littoral français s’arrête à un trait de côte extrêmement étroit. Des plages où je courais, le champ visuel se limitait au ruban de sable qui s’étend parfois à perte d’horizon ou qui peut être interrompu par un quelconque obstacle naturel (cap, promontoire,…), avec l’immensité de la mer à droite et les barrières dunaires sur la gauche. Sur les sentiers littoraux en surplomb, c’est le dessin des échancrures de la côte qui composait mon principal paysage avec celui des flots en contrebas. Un regard toujours projeté vers l’avant et ouvert sur l’océan, limité vers l’intérieur des terres, exception faite des incursions que les aléas de mon cheminement m’ont imposées.
Le rivage n’est pas une ligne franchement délimitée. Entre la terre et la mer, les frontières sont imprécises, floues, mouvantes et mobiles, avec un jeu perpétuel de va-et-vient de l’eau, que l’amplitude des marées accentue.
La largeur de l’estran est sans commune mesure d’une région à l’autre. D’une
ampleur généreuse, voire à perte de vue au Nord et dans la Manche, l’estran s’étiole considérablement ailleurs jusqu’à devenir quasi inexistant en Méditerranée. Les estrans dont la profondeur peut dépasser le kilomètre, se noient dans l’horizon et produisent parfois à même le sable une végétation qui rend cette délimitation encore plus incertaine et improbable comme sur les plages du Nord ou du platier d’Oye. Cet effet de confusion entre le maritime et le terrestre s’accentue dans les baies profondes des estuaires (mollières de la Somme, herbus de la baie du Mont Saint-Michel et autres prés salés), ainsi qu’au niveau des abers, des anses, des deltas. Sur le littoral aquitain, le phénomène des baïnes entraînent la création et le déplacement perpétuel de poches d’eau de mer qui modifient à chaque marée la physionomie de la plage. Avec la présence des étangs sur la côte languedocienne, l’imbrication entre terre et eau devient extrême.
La protection des espaces semi-maritimes, marais, polders, à l’aide de digues contre l’effet envahissant voire dévastateur de la mer, ne suffit pas toujours à tracer une frontière nette entre terre et eau. La digue protectrice correspond à l’ultime limite que la mer est empêchée de franchir, comme celle édifiée pour isoler le marais de Sébastopol à Noirmoutier. De même les enrochements tant sur le littoral atlantique qu’en Méditerranée constituent la dernière barrière sur laquelle vient buter la mer à marée haute.
Le trait de côte est de plus en plus repoussé vers l’intérieur des terres, comme l’attestent l’éboulement des falaises de craie du Pays de Caux ou du Pays de Retz, et l’impressionnant recul dunaire. Le phénomène est constatable sur l’ensemble du littoral, avec le grignotement et l’effondrement des dunes qui conduisent à l’édification d’aplombs sableux pouvant parfois atteindre plusieurs mètres de hauteur en Vendée
ou en Médoc. Les protections dunaires légères telles que les ganivelles, ces palissades en piquets de bois de châtaignier attachés entre eux par du fil de fer, ne résistent pas à l’attaque des eaux et à l’érosion dunaire.
Enfin, tous les épis aménagés perpendiculairement à la plage sont victimes d’ensablement. Ils finissent par disparaître totalement sous l’effet piégeant de l’amas de sable.
Le phénomène des marées modifie considérablement la physionomie des espaces littoraux où le flux et le reflux sont très prononcés, générant une semblable différence entre un alpage enneigé en hiver et le même, verdoyant sous le soleil d’été ; mais ici le changement de paysage s’opère avec une rapidité déconcertante, à vue d’œil.
Le littoral constitue à tous ces égards un milieu extrêmement vivant, mais aussi fragile et emprunt d’incertitude. Il revêt l’apparence d’un milieu paisible, à la tranquillité trompeuse si l’on en juge par les dangers représentés par les baïnes, ces poches d’eau que la mer vient envahir et dans lesquelles se forment des courants, ou par la vitesse de montée des eaux à chaque marée dans les zones où la mer découvre le plus. Les sauveteurs en mer de la SNSM (Société Nationale de Sauvetage en Mer) n’ont eu de cesse de me rapporter quelques-unes de leurs interventions au secours de pêcheurs à pied imprudents, attendant trop longuement pour rejoindre le rivage.
A chaque littoral son charme
La nature particulière de certaines portions du littoral français, l’extrême variété des configurations de la côte, les spécificités de la végétation, l’architecture propre à certaines régions et bien d’autres facteurs encore définissent une palette et une multiplicité de paysages. Certaines franges littorales demeurent typiques et il est impossible de les retrouver ailleurs.
Plus qu’un littoral, ce sont des littoraux bien différents les uns des autres que ce voyage m’a révélés. Quoi de commun entre les immenses plages parfaitement rectilignes à perte de vue du Nord, du Pas-de-Calais, de la Somme, du Débarquement en Normandie, de la côte ouest de la Manche, du Médoc et des Landes, et les côtes rocheuses et déchiquetées avec les falaises de craie de la Côte d’Albâtre, les escarpements granitiques de Bretagne, les corniches vendéennes ou
basques, ou encore celles du Var ou de la Côte d’Azur ? Plages et falaises sont entrecoupées par toutes les formes d’estuaires, des plus larges aux plus étroits et profonds, avec les valleuses, les havres, les abers, les anses jusqu’aux graus et deltas de la Méditerranée.
Contrastées, multiformes et rapidement changeantes, les côtes apparaissent d’une étonnante et fantastique diversité, ce qui a constitué sans doute l’un des grands agréments de mon périple estival.
On m’a souvent demandé quelle région littorale j’avais préférée. Je suis bien incapable de répondre à cette question, tant chacune déploie des charmes et atouts différents. J’ai aimé l’indéfinissable langueur, la vacuité et l’immobilité des plages du Nord, empreintes de mystère pour les nostalgiques ; j’ai apprécié le caractère souvent sauvage du Pas-de-Calais ; j’ai admiré la robustesse et la majesté des
falaises de craie de la côte d’Albâtre qui durant mon avancée ensoleillée, se sont révélées sous leur plus éclatante blancheur. Dans leurs valleuses viennent se nicher les petites stations littorales au charme incomparablement et irrésistiblement désuet.
Si le littoral du département de la Manche se révèle plus complexe et multiforme, il dévoile une authenticité profonde et sauvage à la pointe de La Hague et sur tout son versant ouest. Il s’offre aux vents ou au soleil avec la même splendeur, sans rien renier de sa beauté, dans une rusticité que rien ne vient ébranler.
Sur les côtes en dentelles de la Bretagne délivrant un itinéraire de rêves et un foisonnement de merveilles pour les amoureux des randonnées, tout devient magnificence, provoquant un enchantement permanent. Le parcours invite à la patience avec son dédale de cheminements tourmentés dans une végétation souvent buissonneuse. Cette côte déchiquetée avec ses rochers arrachés qui parsèment la mer dont les îles innombrables constituent les éléments les plus imposants, s’offre avec la fierté qu’ont les Bretons de cette terre aux multiples richesses. Le contour de cette Bretagne très vivante procure un sentiment vif de liberté et une jouissance infinie.
L’Atlantique arbore ses trésors de façon épisodique, avec les délices insulaires aux maisons basses et colorées, les petits ports ostréicoles et les quelques corniches
calcaires. La longueur rectiligne des plages de l’Aquitaine convie au sentiment d’éternité.
La Méditerranée est tout autre, et si ce ne sont les adorables stations de la côte ouest, de Cerbère jusqu’à Argelès-sur-Mer, elle soumet dans une frénésie débordante les plus majestueux sites naturels à une occupation galopante. Si la côte de l’Esterel reste relativement préservée, le Var et les Alpes Maritimes regorgent de sites naturels incomparables grignotés sauvagement par la fièvre démesurée de la construction. Tout y prend une ampleur démentielle, tant la concentration et la densité de l’habitat que le foisonnement des richesses. J’étais autant saisie par la beauté majestueuse et naturelle des sites qu’époustouflée par l’incroyable déploiement de l’opulence.
J’ai découvert, là où il m’a été donné d’échanger avec les résidents, un littoral où les gens étaient amoureux de leur région, fiers et heureux d’y vivre ou d’y avoir des racines. J’ai souvent entendu « on est bien ici », tel un leitmotiv que tous les résidents des côtes se répèteraient à l’unisson. De même, les coureurs locaux qui parfois m’ont accompagnée durant mon périple m’ont vanté avec passion les charmes de ce littoral qui leur était cher.
Délices sensoriels
Mon voyage a été nourri de silence. Dès les premières étapes débutées sur les plages du Nord, le silence fut mon premier compagnon. Il avait l’intensité et l’immensité des espaces que j’arpentais, et je pouvais l’investir de toutes mes
pensées vagabondes et décousues. Il a aussi guidé la plupart de mes départs d’étape au petit matin. Il s’emplissait parfois du ronflement des bateaux à moteur en partance pour la pêche, et au hasard du souffle du vent, du clapotis des vagues ou de l’écho de la mer grondeuse en bas des rochers. Il résonnait de toutes les symphonies que laisse entendre la mer et dont je pouvais suivre l’humeur changeante, au gré des configurations de la côte ou des conditions météorologiques. J’ai le souvenir précis dans le Morbihan, de mon entrée dans la baie d’Etel, quand le ressac des vagues le long du cordon dunaire de Gâvres s’est mué en un léger clapotis. Je me rappelle à l’inverse, quand la mer silencieuse du Golfe du Morbihan, telle un lac immobile s’est gonflée du tumulte des vagues agitées aux abords de l’océan retrouvé. Ou encore mon arrivée sur la côte sauvage au sortir de l’estuaire de la Seudre en Charente-Maritime, quand le calme plat a cédé la place
au grondement des rouleaux rageurs des vagues, grondement qui ne m’a guère plus quittée jusqu’à Hendaye. J’ai aussi été étourdie, du côté de la pointe de la Hague, par le vacarme étourdissant et amplifié par le vent des flots déchaînés, renforcés par un temps de tempête, qui venaient se fracasser en contrebas sur les rochers.
Parfois, les oiseaux mêlaient leurs cris et leur bruissement d’ailes au chant des vagues, comme ce jour dans le Médoc quand mon arrivée sur la plage où ils étaient rassemblés en nombre, les a fait s’envoler pour se poser plus loin en amont sur le sable.
Je me suis aussi délectée des odeurs qui tout à coup saisissent les sens, comme cette senteur résineuse qui m’a submergée en entrant dans la forêt de La Barre-de-Monts, ce bouquet parfumé de chèvrefeuille au détour d’un jardin ailleurs, ou encore l’effluve profonde de l’eucalyptus en rejoignant le port des Corbières à l’ouest de Marseille. A contrario, j’ai goûté l’odeur âcre de la végétation calcinée au niveau du cap Fréhel en Bretagne ou sur les hauteurs du cap Camarat dans le Var, le relent nauséabond des marais de Pesquier à l’entrée de la presqu’île de Giens dans le Var, l’haleine prégnante et tenace des raffineries de pétrole de Fos dans les Bouches-du-Rhône.
Je me suis régalée de spectacles intensément colorés. Ceux que confère naturellement la variété géologique du littoral français avec son calcaire blanc, son granit rose, gris, ou blanc du fait d’inclusions de feldspath, ses schistes sombres, ses porphyres rouges, et auxquels se combine la gamme étonnante de la teinte de la mer.
Aussi grise que le ciel par temps pluvieux, la mer sous le soleil décline sa palette vert-bleu. J’ai été éblouie par l’émeraude transparente aux alentours du cap Fréhel. Là, dans les criques que je surplombais du haut des falaises, je distinguais parfaitement le corps des baigneurs qui évoluaient dans l’eau. Le plus souvent, la mer resplendit d’un bleu éclatant et profond, que renforce par contraste, la blancheur des falaises de craie sur la côte d’Albâtre, ou en Bretagne et en Méditerranée, le blanc des coques des bateaux amarrés dans les baies, les ports, les anses ou naviguant toutes voiles déployées. En Aquitaine c’est l’écume rageuse des vagues déferlantes qui vient trancher sur le bleu de l’eau. La vague en se déployant est elle-même sujette à des variations de teinte étonnantes. J’ai vu la vague en s’élevant devenir émeraude, ou l’écume bouillonnante se colorer de rose au soleil
levant du matin. Sous la force des rayons du soleil, la mer étale se perle de lumière, devient d’argent et laisse alors exploser une myriade d’étoiles éblouissantes.
La végétation de bord de mer vient enrichir cette palette teintée : ici, les bruyères et landes pigmentent de taches mauves et jaunes les hauteurs du cap Fréhel, là la christe-marine, ce fenouil maritime, vient nicher son jaune verdâtre au creux des rochers grisâtres de la côte du Finistère, là l’oyat recouvre les dunes de son vert tendre, ailleurs les pins offrent leur vert soutenu.
Variations sur le sable
La plage n’est pas toujours un long chemin facile. L’idéal pour moi était de courir à marée basse, sur un sable dur. J’ai bénéficié très souvent, compte tenu de la durée des étapes (8 à 9h en moyenne), de ces avantages. J’ai ainsi découvert la diversité de la praticabilité des estrans, de ceux offrant le même confort qu’une piste d’athlétisme au sol ferme et rebondissant, jusqu’à ceux présentant un sable apparemment dur où je me m’enfonçais cependant parfois jusqu’à la cheville. Les immenses plages du Médoc et des Landes, marquées par un fort dévers demeurent très instables pour la foulée, comme celles, à un moindre degré, de la Méditerranée.
De même, les dessins subtils du sable qui se forment à la surface de l’estran donnent des terrains diversement agréables à fouler : sol ridé semblable à de la tôle ondulée où le pied ne trouve aucune stabilité, terrain bosselé de manière irrégulière qui n’offre pas un meilleur confort, avec ses parties alternativement fermes ou molles. Mon œil exercé finissait par repérer ces différences afin d’emprunter les meilleures portions.
Comme la plage demeurait en tout état de cause mon terrain de prédilection, je restais parfois jusqu’à l’extrême limite de la marée montante, à frôler les vagues en profitant des quelques centimètres de sable humide laissé le temps du reflux de la dernière vague, quitte à mouiller les chaussures, ce qui m’arriva bien sûr plus d’une fois.
De la frontière belge à l’Italie, la grosseur du grain du sable et sa couleur prennent des aspects étonnamment différents selon les régions. D’une extrême finesse et
blancheur sur les plages du Finistère, il atteint la taille du galet, blanc sur la côte d’Albâtre, ou gris en Méditerranée. Si la couleur ocre ou le doré dominent le plus souvent (les Sables-d’Or-Les-Pins en Bretagne méritent amplement leur nom), il peut prendre une teinte très orangée comme à Châtelaillon-Plage où il venait de recevoir la pluie. A Banyuls-sur-Mer, au pied des Pyrénées Orientales, le sable avait des aspects de gravillons de chantier. Prenant par la suite en Méditerranée des aspects plus avenants, il est resté relativement grossier sur la plupart des plages, souvent artificielles, jusqu’à devenir galet à Nice.
Le petit monde de la plage
Vastes espaces ou criques enserrées entre les rochers, les plages que l’on dit surpeuplées à la saison estivale le sont bien inégalement. Globalement, plus on se dirige vers le sud, plus la densité touristique augmente, à l’exception toutefois des Landes qui conservent de grandes étendues vierges. Ces lieux que l’on peut croire investis par les touristes ne le sont par ailleurs que partiellement. Seules les stations touristiques concentrent les plagistes, laissant de vastes espaces incroyablement peu fréquentés.
Les plages ne s’éveillent guère avant midi pour les estivants. Pour autant, elles sont dès le petit matin le terrain d’activités diverses. Elles sont d’abord fortement investies par les pêcheurs de toutes sortes. Les pêcheurs à la ligne, en nombre impressionnant, exhibent tout un arsenal de matériel plus ou moins important et sophistiqué, avec parfois plusieurs cannes à pêche à surveiller pour un même individu. Le pêcheur reste un personnage concentré, silencieux, qui concède du bout des dents une réponse à un bonjour, debout derrière sa canne ou assis sur son siège de toile ou de plastique, à attendre que le poisson morde. Je me glissais alors sous les lignes jetées et tendues vers l’eau, sous le regard inquiet, méfiant ou interrogateur de leurs propriétaires.
Dans les zones favorables, les pêcheurs à pied profitent abondamment des larges estrans découverts à marée basse pour ramasser coques, palourdes, tellines,…On reconnaît à l’allure et au matériel les vrais pêcheurs des simples amateurs. J’ai vu à mon arrivée à Cherrueix en Ille-et-Vilaine un couple silencieux dont le comportement traduisait l’habitude de la pêche. Ils ramenaient deux paniers emplis de palourdes.
L’ostréiculture donne lieu parfois à une activité particulière sur les estrans où se cultive l’huître. Dans la Manche en particulier, les tracteurs vont et viennent en un ballet tournoyant et incessant sur l’estran à basse mer où ils accèdent par les cales de béton, afin de se rendre sur les lieux de production. Dès que la mer remonte, ce curieux véhicule de plage disparaît progressivement. J’ai assisté à ce changement spectaculaire durant lequel au fur et à mesure que la marée montait et que le mouvement des tracteurs s’amenuisait, les vacanciers reprenaient possession des lieux.
Les plages sont aussi le lieu privilégié d’activités en vogue. Les kitesurfeurs qui ont largement supplanté les planchistes quasi disparus, s’exécutent partout où la vague et le vent sont de nature à répondre à leurs espérances. Je les ai vus rechercher et
attendre les yeux rivés sur la mer que celle-ci fasse naître de belles vagues prometteuses, les ai regardés évoluer, danser, glisser et sauter sur leurs crêtes, dessinant de leurs cerfs-volants des arabesques multicolores. J’ai pris le temps d’admirer leurs prouesses, quêtant avec eux le mouvement des vagues afin de m’offrir le spectacle le plus virtuose. Le littoral du Nord, de la Manche et de la Bretagne ne sont pas avares ni de lieux propices à ce sport haut en voltiges, ni de larges estrans sableux où les chars à voile s’adonnent à leur ronde tournoyante, dessinant l’empreinte de leurs routes sinueuses et virevoltantes sur le sable dur. L’apprentissage de la voile reste d’actualité comme l’attestent les écoles de voiles présentes encore en nombre, et la baignade demeure l’attrait premier, quel que soit le niveau de danger de la mer.
La plage est encore un terrain merveilleux pour les amoureux des balades : à cheval dans le Nord et la Manche, à pied pour les joggeurs en mal de grands espaces. Elle délivre quelques images insolites dont certaines restent imprégnées dans ma mémoire : celle d’un cheval qui semblait courir sur l’eau, évoluant au loin sur l’estran lumineux dans quelques centimètres d’eau, celle d’un homme jouant une danse saccadée, celle d‘un golfeur répétant inlassablement un geste de frapper de balle. J’ai vu cette même scène dans la baie de la Sienne où deux golfeurs s’essayaient, au milieu des moutons, à leur activité favorite sur un terrain moelleux comme du gazon.
Les plages sont enfin le lieu de rassemblement d’oiseaux. Au petit matin, au départ de mon étape à Ambleteuse, je me suis vue traverser une immense zone où les déjections des oiseaux se mêlaient à un désordre impressionnant de plumes et de doux duvets, spectacle que j’ai retrouvé plus tard dans la baie de la Canche.
La plage : traitements divers
Il est partout agréable de constater combien la plage fait l’objet d’un soin particulier. Les efforts pour l’entretien et la propreté des plages sont très visibles. On y remarque l’installation de poubelles sur tous les lieux à forte fréquentation touristique ; celles-ci sont vidées tous les matins et les sacs pleins sont enlevés et remplacés par des sacs neufs, soit par du personnel municipal, soit par des jeunes à l’occasion de boulots saisonniers. De plus, chaque jour, le sable lui-même est nettoyé et damé à l’aide de
tracteurs. C’est ainsi l’occasion de restituer un sable propre aux touristes. Dans les Côtes-d’Armor, le travail de lutte contre l’invasion et la prolifération des algues vertes liées à la présence de nitrates, contraint les municipalités à ce nettoyage quotidien au risque de voir les estivants déserter les plages.
Mais ces vastes étendues vierges, vécues et investies comme espace de détente et de loisir, font les frais de l’occupation plus ou moins heureuse de structures temporaires dédiées à satisfaire sur place les besoins des plagistes durant l’été. Les aires de jeux pour enfants, les piscines pour l’apprentissage de la natation, sont apparues plus présentes en Manche et sur le littoral atlantique, en raison sans doute des dates de mon passage en pleine saison estivale sur ces côtes. Ces structures légères qui apportent leurs notes de couleurs et leur animation provisoire, se concentrent en haut de la plage, tout comme les postes de secours, excepté en Languedoc Roussillon où ces derniers se répartissent régulièrement au milieu de la plage. Il en va tout autrement des bars et restaurants qui parfois envahissent jusqu’à la totalité de la plage, notamment sur la Côte d’Azur. La plage, quand elle devient privée, est installée sur plancher de bois et s’étend jusqu’à la limite de l’eau. Elle permet à ceux qui disposent des moyens adéquats, de louer un transat, sans avoir à traîner son matériel de plage. Stigmate d’une césure entre fortunés et moins riches, elle abandonne à ces derniers des zones réduites et moins centrales.
Fronts de mer : traditions et audaces
De la plage, on a une perception et une vision particulières des fronts de mer. Le fait de courir en bas de la plage donne un recul qui permet d’appréhender de façon globale et plus détachée la ligne des constructions, avec une perspective plus réduite des hauteurs, et l’adoucissement des effets massifs. Ainsi, les stations balnéaires des côtes vendéennes, ces « Merlin plages » tant décriées lors de leur apparition dans les années 70, m’ont beaucoup moins effrayée que je ne l’aurais imaginé. Seule la station de Saint-Jean-de-Monts se dessinait de loin, comme posée dans le désert environnant A peine si je percevais du bas de la plage un peu plus loin les bâtisses
de Sion-sur-l’Océan. Ces stations gardent néanmoins un côté humain, comparées à certains fronts de mer méditerranéens : La Grande Motte, la marina de la Baie des Anges à Villeneuve-Loubet sont autrement impressionnantes. Quant aux stations de la côte languedocienne comme Saint-Cyprien-plage, Canet-plage, Port-Leucate, ces villes «légo» construites à des seules fins de tourisme industriel, elles m’ont laissé un goût amer de désolation architecturale.
Les promenades aménagées en front de mer de certaines stations littorales, permettent une approche moins distanciée du bâti. Ces promenades, par ailleurs fort agréables et confortables pour la coureuse que j’étais, sont toujours l’occasion de constater l’étrange imbrication, dans des proportions variables d’une ville à l’autre, entre un habitat récent et un bâti plus ancien. Ce dernier porte les marques de l’architecture locale ou de la richesse associée à la notoriété de la station. L’immense remblai courbe de La Baule laisse apercevoir quelques rares anciennes demeures coincées entre les immeubles récents et dont on peut se demander combien de temps encore elles échapperont à l’appétit des promoteurs immobiliers. J’ai été autant émue devant les villas du début du 20ème siècle de Mers-les-Bains dans la Somme, qu’impressionnée par la majesté des grandes demeures de Cabourg et époustouflée devant la richesse que renvoyaient certains grands hôtels le long de la promenade des Anglais à Nice.
Pêche et plaisance : des évolutions contraires
La flotte de la pêche en mer se réduit considérablement, au grand dam de la profession qui voit dépérir son activité. Si par exemple le port du Guilvinec dans le Finistère, celui de La Turballe en Loire-Atlantique où j’ai assisté de la fenêtre de la station SNSM à la rentrée au port des bateaux de pêche, ou encore celui de Sète,
affichent toujours quelques unités, le développement actuel des ports n’est dû qu’à la forte montée en puissance de la plaisance. La densité de l’occupation des innombrables ports de plaisance est ahurissante, tout comme le nombre des bateaux au mouillage dans les baies et les anses. Et plus surprenant le faible nombre d’éléments navigants. En dehors des compétitions qui ont pu se jouer sous mes yeux, comme le tour du Finistère à la voile au départ de Douarnenez, ou des bateaux quittant en matinée le port de Saint-Martin-de-Ré, la mer est restée étrangement vide de voiliers. C’est là un signe indéniable et visible du faible nombre de jours de sortie en mer des bateaux. Quand on imagine l’importance des investissements réalisés pour l’accueil des bateaux, les aménagements nécessaires et l’impact sur le littoral, il y a sérieusement de quoi s’interroger.
Le défaut de pratique de la navigation renforce les risques encourus par les plaisanciers. Les sauveteurs en mer que j’ai rencontrés se sont souvent fait l’écho de cette situation qui modifie considérablement la nature de leurs interventions, et interroge le modèle ancien de l’équipe des sauveteurs en mer. C’est jusqu’à la chaîne de solidarité qui est touchée, le cœur même de l’existence de ces stations de sauvetage nées pour aller sauver les frères marins en danger. On devine là une fracture douloureuse dans les zones à forte tradition de pêche, où la mer est ressentie et vécue comme un métier et non comme un loisir. J’ai constaté notamment chez les sauveteurs bretons, pour la plupart issus du milieu marin professionnel, une profonde nostalgie pour une époque quasi révolue. Aujourd’hui, les interventions se multiplient en faveur des plaisanciers dont la connaissance du milieu marin n’a rien de
comparable avec celle des marins pêcheurs locaux qui fréquentaient la mer quasi quotidiennement et en connaissaient les moindres rochers et dangers. La composition des équipes de sauveteurs est condamnée à évoluer, avec à l’avenir une plus faible représentation des membres issus du milieu des marins pêcheurs. La Bretagne semble moins prête à anticiper cette mutation que ne l’est la Méditerranée, qui a pris pleinement conscience que les stations de sauveteurs ne survivront qu’avec la capacité d’assurer le renouvellement des troupes. Celles-ci misent déjà sur la jeunesse et la formation des nouvelles recrues issues de tout milieu professionnel.
Le sentier littoral : bonheurs et surprises
Outre les plages, c’est le sentier littoral qui a supporté le plus grand nombre de mes foulées. En dehors des sentiers de grande randonnée (GR du littoral dans le Nord, GR 120 dans la Somme, GR 21 en Haute-Normandie, GR 223 en Basse-Normandie, GR 34 en Bretagne,…), j’ai découvert au fur et à mesure de mon avancée l’existence insoupçonnée de sentiers littoraux. Ce constat fut une de mes meilleures surprises pour mon avancée au plus près de la mer, tout comme le soin apporté à la réhabilitation de cheminements disparus. Ainsi, des portions de GR semblaient
nouvellement rétablies, comme du côté de Cherbourg, tandis que des sentiers venaient récemment d’être aménagés comme par exemple entre les Sables-d’Olonne et le Payré, ou entre Guétary et Hendaye. Les unes et les autres attestent de la volonté de remettre à disposition des marcheurs et randonneurs des itinéraires perdus au fil du temps, ou d’en créer de toutes pièces afin que la population puisse s’approprier de nouveau l’espace littoral. Cette ambition est doublée du souci apporté à la préservation de l’espace littoral. S’il s’agit plus souvent de réparation, c’est-à-dire de restaurer un espace dégradé, que d’apporter une protection contre des menaces futures, il ne saurait pourtant être question de bouder ce regain d’intérêt écologique.
Des cheminements piétonniers sont reconstitués afin de circonscrire les parcours autorisés, en vue de préserver les falaises ou les dunes sommitales du piétinement excessif qui détruit la végétation et condamne le renouvellement de certaines espèces végétales, comme par exemple au Cap Fréhel ou entre les Sables-d’Olonne et le Payré. Par ailleurs, la présence du Conservatoire du Littoral est très marquée sur l’ensemble des côtes françaises pour protéger les espaces naturels qui constituent pour la plupart de véritables réserves faunistiques, floristiques et ornithologiques. J’ai été fortement étonnée par la contiguïté des propriétés du Conservatoire du littoral jouxtant la zone industrialo-portuaire de Dunkerque, avec l’emprise immédiate du Conservatoire dès l’usine pétrochimique passée. Si le franchissement d’une zone à l’autre était physiquement net et franc, mon esprit restait encore imprégné des odeurs et des bruits d’usine, alors que mes jambes m’avaient déjà permis de quitter le lieu de l’origine des nuisances. J’avais les sens encore soumis aux contingences de l’activité industrialo-portuaire, alors que le corps était déjà transporté ailleurs.
La volonté générale de réappropriation pour tous de l’espace littoral se heurte parfois aux acquis et privilèges individuels. Ainsi, si la servitude de passage qu’impose la « loi littoral » du 3 janvier 1986, aux propriétaires riverains de la plage a quelquefois parfaitement rempli sa mission, la règle reste encore trop souvent bafouée.
L’application stricte de la loi supposerait que les propriétés immédiatement en bord de plage, bâties antérieurement à cette obligation, concèdent une partie de leur terrain pour permettre la servitude de passage. Si j’ai le souvenir précis de quelques cas (Bretagne, golfe du Morbihan) où il apparaissait nettement que les propriétés avaient été amputées en application de la loi, il n’en était pas de même aux alentours de Cherbourg. Là, les ruptures dans l’aménagement en cours du sentier littoral laissaient au contraire bien apparaître les difficultés liées aux propriétaires récalcitrants. Par ailleurs, dans certains endroits comme la baie de Barfleur, du fait de la présence des constructions qui ont un accès direct et privé sur la baie, le GR invite à emprunter la grève. Or, à marée haute, il devient inaccessible et contraint à contourner les propriétés en cause. Pire et moins acceptable est le fait que des constructions neuves puissent actuellement encore s’édifier en s’aménageant des accès privatifs à la mer. J’ai fait cet amer constat en amont de Saint-Tropez par exemple. La Méditerranée semble la plus soumise à ce genre de pratiques dérogatoires.
Un autre élément qui rompt la continuité du sentier littoral, c’est la présence même de dangers naturels. En certains endroits comme sur la Côte d’Albâtre, le sentier littoral est fortement déconseillé, voire formellement interdit à la circulation pédestre en raison du risque d’éboulement. J’ai constaté par ailleurs à mes dépens des effondrements non signalés qui m’ont contrainte à rebrousser chemin comme à Piriac-sur-Mer. Dans les deux cas, il m’a fallu rechercher puis emprunter en remplacement d’autres itinéraires, avec l’immense frustration d’être privée durant ce laps de temps de l’objet principal de mon voyage, à savoir la vue sur la mer.
Le littoral demain
Cette note n’est qu’un aperçu condensé des impressions que le littoral français m’a laissées. Elle n’avait pas la prétention d’en faire une description complète et exhaustive, ni de traiter même superficiellement la totalité des innombrables sujets qui le touchent.
Ce qui sans doute m’interroge le plus aujourd’hui, c’est de savoir quel devenir attend le littoral français. Tantôt resté sauvage et peu prisé par l’homme, tantôt très convoité, il témoigne du modelage que l’homme lui imprime, tout en restant fortement soumis aux lois de la nature. Les multiples attentions dont il fait l’objet témoignent de l’intérêt qui lui est porté. A la fois enjeu économique et espace sensible, ses atouts autant que sa fragilité semblent le rendre aujourd’hui encore plus précieux.
Ce dont je puis avoir l’intime conviction, c’est que le visage des côtes françaises est appelé à évoluer. Si je devais renouveler un jour ce voyage le long des côtes françaises, nul doute qu’elles m’apparaîtraient alors transformées. En cela, ce voyage inédit demeurera unique.
Photos : © Yann Saint Caradec
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