Mercredi 8 novembre. Oh surprise ! La nuit est maintenant complètement noire, la lune a disparu derrière les montagnes. J’avance à l’aide de la lampe torche, puis de la lampe frontale (les piles de la 1ère ont rendu l’âme). Même avec la lampe, j’ai du mal à évaluer les imperfections du sol, et surtout à en mesurer l’ampleur. Si bien que parfois, je « tombe » d’une marche et j’en ressens des secousses dans le dos, lequel lui maintenant va très bien. J’imagine maintenant que peut-être mon époux pense à moi en s’inquiétant de mon dos. Et ma fille, qui en plus était affolée par les affres des conflits des régions voisines.
Immense récompense
Je rejoins sans peine le CP 6 vers 5 h du matin juste avant que la nuit ne cède la place au jour. Je ne m’attarde pas, et poursuit mon chemin. L’idée d’accompagner l’aurore naissante me remplit d’un bonheur tranquille. Mon sommeil a été bénéfique et je peux avancer à plus vive allure. Pour ne pas perdre de temps, j’ai avalé tout en marchant mon reste de petit déjeuner de la veille constitué de céréales. Je suis rattrapée, le temps d’une photo, par Bernard qui porte un drapeau breton, et que j’apercevais depuis longtemps, mais nous avancions séparément tout en conservant le même écart.
Nous échangeons quelques mots, et je profite de son rythme pour lui emboîter le pas. Nous arrivons au CP 7, situé au pied d’une arche creusée dans le roc que je prendrais en photo avant de repartir me dis-je, tant l’image est belle. Je vide pour la troisième fois mes chaussures, prend un léger petit déjeuner et m’accorde une pause sommeil d’une ½ h. Génial : reposant et complètement récupérateur. Une immense récompense.
Changement de cap. Nous traversons une immense plaine avec en point de mire un village au pied des rochers, avant de reprendre vers l’est. L’expérience du désert m’a appris à apprivoiser les distances, et je ne m’étonne pas de l’approche si lente du village qui, en d’autres temps m’aurait semblé interminable. Je passe sous des lignes haute-tension qui émettent un bruit d’enfer, un intense sifflement qui envahit tout l’espace silencieux du désert. Je me demande si les premiers concurrents ont déjà terminé. C’est Patrick Bauer qui m’annonce la victoire de Marco Olmo en...21 h !!!!
Je croise puis me fait doubler par « my doctor » qui roule en 4/4. Il me donne des médicaments, rit avec moi du mieux-être que je ressens depuis ce matin, y ajoute généreusement de l’eau car je n’en ai plus (je suis proche du prochain CP). Je commence en effet à revivre et à pouvoir regarder autour de moi. Hier, ça m’était totalement impossible tant mes malaises et ma volonté de dominer ma faiblesse envahissaient tout mo
n être. J’aperçois une route : c’est celle qui mène de Aman à Aqaba. Nous passons sous la route, et l’endroit n’est pas terrible. Le CP apparaît au loin, mais cette fois je trouve le temps et la distance interminables pour l’atteindre. Il est vrai que la distance que je viens de parcourir constitue la plus longue qui sépare deux CP.
Je rejoins le CP 8 vers 11 h 30. Thierry arrive également et se fait soigner une ampoule, plus grosse que mon pouce. Il « jongle ». Il me dit qu’à partir de là, le sable devient dur. Tant mieux, parce que cette étape-là a été très longue et très éprouvante. Je mange enfin avec un semblant d’appétit des pâtes et je prépare à nouveau mon repas pour le soir. Plus qu’une étape de sable. Super. J’ai envie d’autre chose et d’aller au bout. La pêche est revenue, et c’est la meilleure chose qui pouvait m’arriver. J’ai hâte de changer de décor pour découvrir la montagne jordanienne.
Bonheur retrouvé
Le cap est toujours le même jusqu’au CP suivant. Une longue ligne droite jusqu’à la montagne. Là aussi, la notion des distances est à appréhender en toute connaissance. La montagne qui se profile et semble apparemment toute proche se dérobe pourtant à chaque pas, et semble toujours inatteignable, malgré l’allure que j’adopte et le temps qui défile. Je croise la voiture de « my doctor » : Oh, my doctor ! « How are you ?”, s’enquiert-il auprès de moi. « Very well » puis-je lui répondre presque sincèrement. Ces quelques paroles échangées sur le ton de la plaisanterie nous font rire mutuellement, et participent à mon bonheur retrouvé.
Le CP 9 au Km 104 marque la limite entre le désert de sable et la montagne. J’ai bien rattrapé le retard pris hier et je sais que j’atteindrai le CP suivant bien avant l’heure fatidique (et éliminatoire) de minuit. J’ai maintenant en plus toutes les chances de tenir mes objectifs. Il est environ 15 h et pour passer sous la barre des 48h que je me suis fixées comme durée maximum de la course, je peux me contenter de suivre ce rythme et m’accorder si besoin 2 petites heures de sommeil. La vie est redevenue belle : j’ai faim et j’ai pu avaler mon déjeuner. Il y a là deux concurrents qui ont également connu des problèmes de diarrhée. François, l’un des favoris de la compétition, est arrivé à minuit hier à ce CP et il a été contraint au repos forcé, après être tombé deux fois avec perte de connaissance. Il dit que pour lui, c’était inimaginable de continuer l’épreuve en marchant. Il a préféré abandonner. Il est évidemment très très déçu. Je ne peux lui répondre, j’ai pour ma part fait un autre choix : finir, quoiqu’il arrive et avec l’espoir encore présent de tenir mes objectifs de temps. Et puis Maurice, un grand bavard qui propose à qui veut l’entendre de partager son paquet de cacahuètes. Il insiste pour que j’en prenne, mais franchement, je n’en ai pas envie. Et puis, autant l’avouer, compte tenu des conditions d’hygiène, cela ne me semble pas prudent que chacun plonge ses doigts dans le même sachet, au risque de partager aussi ses microbes. Merci pour moi, j’ai déjà donné !!!
Nouvelle aventure
Puis réapparaissent Axelle, Bernard et Thierry mais cette fois sans Patricia. Thierry dit que lui et son copain ont préféré continuer sans elle depuis le CP 7 car elle n’en finissait pas de se préparer, son sac étant peu pratique et mal rangé, ce qui dans le cas présent leur faisait perdre à chaque halte un temps précieux.
C’est presque une nouvelle aventure qui commence dans des terrains inconnus : 13 Km de piste. Il nous a été dit que pour les quelques 40 participants de l’édition 0 courue l’année précédente, cette portion avait été reconnue la plus éprouvante moralement. Je suis prête. J’ai à nouveau vidé mes chaussures. Autant les guêtres ont été efficaces, même si la colle a cédé sur le côté droit de la chaussure droite, autant c’est compliqué à enfiler en raison de l’étroitesse et du manque de maniabilité.
Je repars vers 15 h 25 sans même attendre Bernard et Axelle qui se préparent à reprendre la route. Mon objectif de temps n’étant pas complètement perdu, je ne veux pas traîner. C’est ici presque la fin de journée : le soleil va décliner, et je me sens joyeuse. C’est le moment de la journée que je préfère car le soleil couchant charge les paysages de couleurs orangées et rend les choses plus douces. J’imagine déjà que je vais à la rencontre de lumières incomparables.
Le sentier est très sinueux et me fait rencontrer les premiers dénivelés. Les montées plus ou moins rudes sont entrecoupées de descentes de même nature. C’est un vrai désert de rocailles, complètement dénué de végétation. Je m’y sens parfaitement à mon aise, et je me sens presque des ailes. J’ai un moral à franchir des montagnes, ce qui convient parfaitement au moment présent. J’ai décidé de courir cette étape si je le pouvais et oh miracle, je COURS. Je peux enfin allonger la foulée, et sans souffrir. Bonheur. Le sentiment que le monde m’appartient. Je sais que la nuit va me rattraper en cours de route, et cela me plaît. La nuit remplace effectivement bientôt le jour, et je peux avancer comme la veille à la seule lumière du clair de lune. La journée a été très belle et bonne pour moi, et c’est en toute sérénité que j’affronte cette portion du parcours. Dans le silence et la plénitude de la nuit, des hurlements de chiens se font entendre tandis que j’approche du CP 10. Les aboiements se rapprochent et je distingue les bêtes hurlantes de chaque côté de la piste où sont installées de grandes tentes sombres de bédouins, à l’image de celles qui ont abrité les deux premières nuits des concurrents, avant le départ de la course. J’ai l’espoir que ces fauves ne se jetteront pas sur moi, et presse malgré tout le pas, tout en évitant de courir pour ne pas les inviter à me poursuivre. Je souhaite dépasser au plus vite cet endroit gardé par des animaux dont je ne mesure ni la taille, ni la férocité réelle. J’avance avec détermination, et je laisse bientôt les aboiements derrière moi tandis que j’aperçois les lumières du CP.
Piste de montagne
J’atteins le CP 10 situé au Km 119 avec 6h d’avance sur l’heure limite fixée à minuit, qui contraint à l’arrêt définitif de la course. Mon bonheur est grand d’arriver là avec l’envie de poursuivre encore, et d’avoir si bien vécu cette journée. Je m’oblige à prendre le dîner que je me suis préparé. Il est froid et je l’avale pour partie, mais sans appétit, ni plaisir. Je rencontre là un concurrent qui a dû abandonner. Il est allongé dans un duvet trop léger. Il a voulu limiter le poids de son sac, et sait maintenant qu’il va grelotter toute la nuit. Quand je m’apprête à repartir, arrivent Bernard et Axelle. Je propose à Axelle de l’attendre, mais elle m’enjoint de n’en rien faire, car Bernard qui pensait un moment se reposer longuement à ce CP, décide finalement de faire route avec elle.
Puis Maurice surgit brutalement qui veut prendre immédiatement la route avec moi. Il inonde les concurrents présents de paroles et d’informations sur la course. Il annonce que 46 abandons ont déjà été enregistrés. Je me demande d’où il tient ces données et n’y accorde qu’une croyance mesurée. Il conforte néanmoins des bruits qui circulent ici sous la tente. Il se dit que le vent est si violent dans la montagne que les tentes prévues pour le repos des coureurs aux 2 CP suivants se sont envolées, et que les concurrents ne peuvent y faire halte. Cela signifierait qu’il faut parcourir 25 km de montagne sans pouvoir se reposer à aucun moment. Je suis décidée à avancer au moins jusqu’au CP suivant, mais j’imagine mal ne pas m’y arrêter, d’autant qu’il me semblerait raisonnable d’y prévoir un repos réparateur. J’ai pris soin de me couvrir chaudement, sachant que nous allons au-devant du froid et du vent.
19 h 32 mn : je repars donc avec Maurice à mes côtés, puis bientôt derrière moi. Il se plaint de mon allure trop rapide. Je ralentis. La route goudronnée que nous avons empruntée laisse rapidement place à une piste de montagne, et Maurice se munit de cailloux alors que nous entendons des aboiements et que nous distinguons en contrebas les deux yeux d’un chien hurlant, comme deux menaces lumineuses. Je ne souhaite pas pour ma part avoir à affronter l’assaut éventuel de cet animal. L’attitude de Maurice et ses commentaires me laissent comprendre qu’il est peu rassuré face à cette éventualité. Pour ma part, je préfère ne pas l’envisager, d’autant que Maurice me semble assez inquiet et peu maître de ses réactions. A mon grand soulagement, il n’a pas à utiliser ses munitions.
Ultime geste de sollicitude
Le vent commence à souffler et Maurice a froid. Il ne porte qu’un short et un léger vêtement sur son tee-shirt. Je l’oblige à s’arrêter pour enfiler des vêtements plus chauds. Il décide simplement de remonter le col de sa veste et d’enfiler un collant, mais ne veut pas d’un sweat-shirt. Je sens imperceptiblement que son moral faiblit en même temps que son allure. Il avance péniblement, transi de froid, et je l’oblige une seconde fois à défaire son sac pour y prendre les vêtements adéquats. Je me demande bien alors ce que je fais dans la montagne avec ce grand gaillard d’1,85 m qui a toute l’apparence d’une personne solide et sur lequel il me faut veiller. Le personnage qui fanfaronnait tout à l’heure a laissé place à un être démuni, en proie à l’inquiétude et à la peur. J’ai parfois envie de le brusquer, mais je ne peux en réalité que me soumettre à l’assister du mieux que je peux.
Le sentier est grimpant, et Maurice avance de plus en plus lentement. Nous croisons à deux reprises des voitures d’assistance qui nous enjoignent de prendre garde aux changements de direction. Les balises lumineuses ont été volées par les bédouins et il ne demeure que quelques repères peints en rose sur les rochers. Nous sommes à un moment rejoints par deux concurrents étrangers à un endroit où nous les voyons bifurquer tout à coup, alors que nous-mêmes poursuivons sur la piste. Nous les entendons héler 2 nouveaux coureurs pour leur donner le signalement. J’aperçois effectivement des balises lumineuses sur un chemin grimpant derrière nous qui avaient échappé à mon regard. J’indique à Maurice qu’il nous faut légèrement revenir sur nos pas, mais lui ne me croit pas. Je dois user de détermination et de fermeté pour le convaincre, et je finis par trouver à l’aide de ma lampe frontale deux marques peintes en rose sur les pierres qui confirment le changement de cap.
Nous avons alors un talus à escalader pour reprendre la piste plus haut, et Maurice ne sait comment s’y prendre. Il dit que c’est impossible, qu’il n’y arrivera pas. Il n’y a pas d’hésitation à avoir, d’autant qu’aucune autre solution ne se présente à nous. Je grimpe tant bien que mal, à moitié accrochée à la rocaille. J’enjoins à Maurice de bien placer ses pieds au sol. Peur, fatigue ? Il ne prend pas le temps de chercher ses appuis et inévitablement chute, et de surcroît se met à râler. Au risque de glisser avec lui, je lui tends la main pour l’aider, et en s’y agrippant, il parvient à se hisser à mes côtés. Il ressemble maintenant à un petit garçon. Le vent souffle violemment. Maurice avance à tous petits pas, et je sens sa peur grandir. Il me semble parfois l’entendre gémir. Une sorte de panique s’installe en lui, et je sens imperceptiblement qu’elle risque de me contaminer. Je lutte de toutes mes forces. J’entends ses lamentations tout en me refusant à y répondre. J’ai un grand moment d’hésitation. Je sens que nous sommes entrés dans une véritable galère. Je ne veux pas succomber à ses craintes, je ne veux pas me laisser envahir par sa propre peur. Une envie furieuse de fuir sa peur avant qu’elle ne s’empare de moi, un besoin vital de me protéger à mon tour. Sa peur devient envahissante, un vrai fardeau qui me devient de plus en plus insupportable. Je dois me sauver, et ne pas me laisser entraîner dans sa folie. Je comprends qu’il ne pourra pas parvenir au CP suivant. Je ne pourrai pas résister longtemps si je reste auprès de lui. Je ne suis pas assez forte, sa panique va finir par me gagner, et la course sera finie pour moi aussi. J’ai de la colère au fond de moi, je veux me sortir de cette galère où il cherche à m’entraîner. Je n’ai pas vraiment conscience alors de la décision que je prends. Comme un ultime geste de sollicitude, je lui laisse un cachet énergétique, et je commence à m’éloigner de lui. J’ai froid moi aussi, notre allure était très ralentie, et je ne me sens pas très fière de l’abandonner en pleine détresse. Mais à rester auprès de lui, dans quelques instants je n’aurais plus été capable de lui être d’une quelconque assistance.
Continuer à avancer
Imperceptiblement, je m’éloigne de lui, comme si mes jambes plus que ma tête avaient fait le choix. Je fuis sa peur. Je me retourne de temps à autre, et je vois sa grande silhouette qui danse comme une ombre dans la nuit. Je crains à certains moments qu’il ne tombe en contrebas de la piste, tant il semble peu assuré sur ses jambes. Je n’entrevois qu’une seule issue. Avancer au plus vite maintenant pour prévenir que Maurice est en danger. Je me rends compte alors que j’ai froid moi aussi. Le vent est toujours de plus en plus fort, et le sentier est grimpant. J’avance avec férocité. Je croise enfin (mais à quelle distance ?) une voiture d’assistance, et c’est presque en hurlant que je donne à ses 2 occupants les indications nécessaires pour rejoindre Maurice. La voiture me doublera un moment plus tard avec Maurice à son bord. Il me semble alors découvrir un vieillard. Maurice parle d’une voix très faible, dit qu’il a eu très peur, qu’il a failli tomber, qu’il s’est assis deux fois, qu’il ne pouvait plus avancer. Je suis partagée entre la pitié et la colère. Comment pouvait-il s’imaginer, après avoir subi les effets dévastateurs d’une gastro-entérite, enchaîner sans repos intermédiaire les deux plus longues et pénibles étapes de ce périple ? Qui plus est, en omettant de respecter des consignes sur la nourriture et en faisant fi des conseils quant aux conditions météorologiques ?
La voiture repart, me laissant seule dans la nuit et dans le vent. Ne pas penser. Continuer à avancer. Je vois la lumière des phares qui danse dans la montagne, la voiture qui disparaît au détour d’une courbe, puis réapparaît, puis disparaît à nouveau, toujours plus haut et de plus en plus petite. J’avance péniblement contre le vent. J’ai l’impression de ballotter dans les bourrasques. J’ai froid et à nouveau, je ressens des douleurs au ventre. J’ai le corps en détresse et l’âme en déroute. Je crois que les ennuis de la veille reviennent au grand galop. Le froid sans doute a de nouveau assailli mes intestins ; j’en ai déjà presque les larmes aux yeux. Je titube sous la force du vent et quoiqu’il arrive, au CP suivant il faudra bien que je me repose.
Le vent souffle à 100 Km/h quand j’arrive enfin au CP 11. La tente est aux 2/3 effondrée et quelques bénévoles s’essaient à reconstruire avec quelques moyens de fortune l’abri des concurrents. Je suis accueillie par Alison, d’une grande, grande gentillesse. Ce périple m’a épuisée, tant moralement que physiquement. Mon premier souci est de réclamer des médicaments, avant de m’enfermer dans mon duvet. Le froid s’est porté sur mes intestins et oh catastrophe, c’est reparti pour la diarrhée et les maux de ventre.
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