Dimanche 5 novembre 2000. Nous roulons en direction de l’aéroport. Je suis étendue à l’arrière de la voiture afin de préserver mon dos qui me fait souffrir depuis mercredi. J’ai vu mon médecin vendredi qui m’a prescrit des anti-douleurs, après avoir détecté un « nœud » en bas du dos. J’ai fait mon ultime entraînement mercredi : 2 h de jogging tranquille avec mon sac à dos. Dans l’après-midi qui a suivi, c’est en voulant me relever du fauteuil où j’étais assise que mon dos a coincé. Et depuis, dès que je passe de la position assise à la position debout, je ressens la même difficulté à me redresser. J’ai tenté samedi de consulter un ostéopathe pour soulager mes douleurs, mais je n’ai pu obtenir de rendez-vous. Il ne me reste qu’à avaler mes médicaments pour éviter le pire.
Ne pas dramatiser
J’ai depuis l’apparition de mes douleurs dorsales une crainte effroyable de ce voyage. Alors, en prévision des 10 heures de voyage prévues ce jour, 1 h 30 pour rejoindre l’aéroport, puis 5 h d’avion et enfin 3 h 30 de car, je fais tout mon possible pour économiser au maximum mon dos. La partie s’annonce difficile avec ce problème inattendu, dont je me serais évidemment bien passée. J’ai pourtant longuement préparé cette épreuve. Dès que j’ai eu connaissance de la création de la Désert Cup, j’ai voulu à tout prix participer à la première édition. Et rien ne m’a fait reculer. J’ai suivi en cela une préparation quasi identique à celle que j’avais mise en place pour le Marathon des Sables, tant au niveau physique et des kilomètres parcourus qu’au niveau du protocole de préparation des pieds que j’ai une nouvelle fois appliqué à la lettre. Mon expérience précédente m’a aussi encouragée à me fabriquer des guêtres destinées à empêcher l’intrusion du sable dans mes chaussures. Cela m’apparaissait d’autant plus indispensable que cette fois, c’est 104 km de sable que je vais devoir parcourir d’une traite.
Je suis donc a priori dans d’assez bonnes conditions, mais pourtant je n’éprouve pas tout à fait la même impatience. Est-ce mon mal de dos ? Une certaine fatigue due aussi à la mise sur pied d’un trail sur deux jours le week-end précédent, qui me prive d’une certaine énergie ? un stress non avoué ? J’ai sans aucun doute négligé le stretching et le renforcement musculaire (le club de gym où j’allais à deux pas de mon lieu de travail a fermé ses portes), mais est-ce une explication suffisante ? Je sens que ma famille est tout aussi inquiète que moi, mais j’essaie malgré tout de ne pas dramatiser.
Nous atteignons l’aéroport sans encombre. Dès notre arrivée au lieu précis de rendez-vous, j’aperçois Marie (la femme de l’organisateur, Patrick Bauer) qui distribue les billets d’avion en même temps que le road-book. Je retrouve là un concurrent qui m’avait appelée le jeudi précédent. Il me proposait de constituer une équipe avec lui et un 3ème concurrent, en m’indiquant qu’il se rapprochait d’AOI (Atlantide Organisation Internationale, l’association organisatrice de l’épreuve) pour soumettre sa demande. Malheureusement, il est trop tard pour s’organiser en équipe, toutes les infos concernant les participants à la 1ère édition de la Désert Cup ont déjà été communiquées par AOI à la presse.
Ambiance bon enfant
Ma famille m’accompagne jusqu’au moment où je rejoins les concurrents qui patientent pour prendre possession de leur carte d’embarquement. Dans la file d’attente, arrive un coureur qui se présente. « Bonjour, Jean-Paul » dit-il en me saluant, et en attendant de connaître mon prénom. A mes côtés, Axelle décline également son identité. Il y a des retrouvailles entre coureurs, et l’ambiance est bon enfant.
Dans la salle d’embarquement, je reconnais des coureurs qui ont participé avec moi au 14ème MDS (Marathon des Sables) ; et je partage différentes conversations avec plusieurs d’entre eux. Michel Bach se fait taquiner sur ses maux habituels : il ne peut effectuer une course sans être pris de vomissements !!!! Je me demande comment cela est possible, et m’interroge sur la part de réalité qu’il faut accorder à ces propos.
Dans l’avion, pour mon plus grand bonheur, je me retrouve en bordure d’allée, et je vais donc pouvoir bouger à mon aise. Pour cette fois, j’accepte sans problème d’être éloignée du hublot qui est la place que je convoite habituellement, tant je trouve que la terre vue du ciel recèle de vues merveilleuses et d’enseignements. Je lie conversation avec mon voisin, et finit par découvrir que nous nous étions rencontrés au 14ème MDS. De l’autre côté de l’allée, c’est Sylvette qui bavarde de tous les côtés, tant avec moi qu’avec le passager assis devant moi qu’elle questionne très fréquemment, et avec celui assis à sa gauche, tout contre le hublot. Au bout d’un moment, ce dernier comprend que je viens de Normandie et réalise mon identité. Il devait m’appeler depuis plusieurs jours car un ami commun, habitué du MDS, lui avait donné mes coordonnées. François m’avoue qu’il les a perdues et qu’il n’a donc pas pu me joindre. Il n’est pas trop tard pour faire connaissance de toute façon. Lui est un concurrent qui a toutes les chances de bien se placer sur la course. Il est l’un des favoris.
J’évite de rester de trop longs moments dans la position assise, et je me lève fréquemment de mon siège. Mon dos est toujours douloureux, mais malgré tout c’est moins insupportable que je ne l’avais prévu. J’ai la chance que l’avion ne soit pas plein, et je trouve le moyen de m’étendre une heure environ en m’installant à l’arrière du Boeing sur deux sièges contigus qui ne sont pas occupés. Le reste du temps, je le passe à moitié assise, à moitié debout à côté de ma place tout en conversant avec mes voisins.
Difficultés de lecture
Quand nous atterrissons à Aman, il fait déjà nuit, et je ne découvre rien de ce pays inconnu. Dès l’arrivée dans l’aérogare, les passagers sont tout de suite arrêtés par une personne chargée apparemment de s’assurer de l’identité des voyageurs. Au bout d’un long moment, celle-ci commence à appeler par intermittence et avec les difficultés de la lecture de noms étrangers, quelques concurrents. Cela prend un temps infini qui s’annonce interminable si elle doit appeler chacun des concurrents. Puis elle s’absente soudainement, et probablement sur une suggestion de Marie qui détient le listing des voyageurs, revient réclamer le passeport de chaque individu. Nous sommes invités à rejoindre le hall de l’aéroport où au bout d’une heure, elle revient restituer les passeports mais avec les mêmes difficultés de lecture des noms. Chaque concurrent parvient tout de même à récupérer son passeport, et nous rejoignons les cars qui doivent nous emmener au bivouac.
Je suis assisse à côté de Sylvette qui a une grande expérience des raids et me décrit ses expériences passées : Mauritanie, Amazonie…J’ai alors le sentiment d’en être à mes premiers essais dans le domaine de la course à pied. Elle m’explique aussi ses difficultés quotidiennes pour parvenir à financer ses projets. Elle a vécu plusieurs années dans les DOM et n’envisage pas de ne pas parcourir le monde en courant. C’est sa seule façon de pouvoir supporter des conditions de vie qu’elle considère par ailleurs peu enrichissantes. Je suis absorbée par son discours qu’elle interrompt de temps en temps pour jeter un œil à l’extérieur. La nuit nous empêche de voir le paysage, et nous devinons très rarement quelques îlots d’habitations. Je pense de moins en moins à mon mal de dos, car celui-ci s’est progressivement atténué. C’est une surprise heureuse.
Vraiment impressionnant
Le trajet en car est interrompu vers 9h pour prendre le repas du soir dans un restaurant où nous sommes attendus. C’est visiblement un lieu à destination de touristes, car le restaurant jouxte une boutique où l’on peut acheter des souvenirs, de goût divers. Je suis attablée en face de trois concurrents qui ont l’air de bien se connaître. Je découvre qu’ils ont, tout comme Sylvette, participé à la 1ère édition du raid de Mauritanie qui s’est déroulée il y a juste un an, et aussi pour deux d’entre eux à la Badwater (traversée de la vallée de la Mort aux USA), sans doute l’une des épreuves qui nécessite le plus fort mental. J’avais lu un reportage dans un magazine spécialisé, et j’avais trouvé le projet fou, mais il ne m’avait pas laissé insensible. Un jour peut-être…Le coureur qui me fait face est le plus bavard et fait part de ses expériences à François, installé juste à sa gauche. Celui qui est le plus à ma gauche engloutit plusieurs assiettes de nourriture, et cela tranche avec sa silhouette « affûtée » et son visage creusé, stigmates des coureurs les plus rapides. Au menu, plusieurs plats à base de riz et de viande et de nombreuses entrées, les fameuses homos et quelques crudités, et également des desserts. Je goûte à différents plats, sans avoir une grande faim. Il est pourtant recommandé d’absorber de grandes quantités de nourriture et surtout de glucides, en prévision de l’effort qui nous attend.
Nous reprenons les cars qui au bout d’un moment s’arrêtent sur un vaste parking. Il y a là un nombre impressionnant de véhicules 4/4 qui attendent, et qui semblent flambant neufs. Rien à voir avec les camions qui avaient transporté les concurrents du 14ème MDS sur la piste qui menait au bivouac, et dans lesquels nous étions entassés debout, chevauchant nos bagages. C’est vraiment impressionnant. Les coureurs s’embarquent à raison de trois ou quatre par véhicule et c’est un ballet incessant de voitures qui vont et viennent, qui démarre. Je me retrouve à nouveau avec Sylvette. Notre 4/4 fonce sur la piste, double tous les autres véhicules, évite à coup de volants les voitures qui arrivent en face. Sylvette adore et j’ai beau moi aussi prendre plaisir à ce jeu de piste inattendu, je me cramponne aux deux poignées à ma disposition, auxquelles je me suspends littéralement pour éviter que mon dos ne soit trop malmené et que mon corps ne retombe brutalement sur la banquette. J’ai le souci immédiat de protéger mes vertèbres et mon dos !!!! Je scrute la route pour prévenir tant bien que mal les sauts du véhicule. Cela ne dure qu’un petit laps de temps, pour une distance que j’évalue entre 3 et 5 km environ.
Surprise du lendemain
Il est minuit quand nous atteignons le bivouac. Je devine à la clarté de la nuit que le site est encadré de reliefs dont il m’est difficile de mesurer la hauteur. Ce sera la surprise demain. Le bivouac est composé de grandes tentes sombres où nous nous répartissons à notre guise. Je soulève le pan à l’entrée de l’une d’entre elles, pour apercevoir un coureur en train de s’installer et lui demande s’il y a de la place disponible. Il m’invite avec gentillesse à prendre possession du lieu, et oh merveille des merveilles, il y a des matelas au sol !!!. J’ai l’impression d’être dans un 4 étoiles, tant l’idée de dormir à même le sol m’avait tracassée en raison de mon mal de dos. La tente est quasi inoccupée pour l’instant. Je choisis un des matelas et commence à préparer mon installation pour la nuit. C’est un moment délicat : je crains de faire trop de bruit en défaisant mon sac, et de déranger les quelques occupants du lieu. Et périlleux : je veille à ne pas diriger par inadvertance ou maladresse la lumière de ma lampe torche vers mon voisin, et m’applique à un usage limité mais efficace de cet ustensile encombrant mais indispensable.







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