Lundi 6 novembre 2000. Oh surprise ! Pendant mon sommeil, la tente s’est remplie et pratiquement chaque matelas est maintenant occupé. La nuit a été courte, mais pas trop mauvaise, bien que j’ai la sensation de m’être retournée maintes fois dans mon duvet. A un certain moment, j’ai eu froid et je me suis saisie de la couverture (il y en avait une par matelas), et ensuite j’ai eu un peu trop chaud.
J’ai comme voisins les plus proches quatre Japonais et Japonaises qui à mon réveil, sont déjà en train de s’affairer et trois Français, ceux-là même qui racontaient pendant le repas de la veille leurs dernières courses.
Marge de manoeuvre
Je découvre le site sous le soleil matinal qui laisse place encore à cette heure à une certaine fraîcheur. Les tentes du bivouac sont installées au pied de reliefs qui, ce
matin, m’apparaissent dans toute leur splendeur. La majesté de ces crêtes leur confère une force devant laquelle l’homme apparaît bien fragile. Je me sens grandement impressionnée devant ces masses qui nous dominent et forcent le respect.
Le petit déjeuner est préparé par les Jordaniens et nous faisons la queue devant le buffet, avant de rejoindre les tables basses autour desquelles nous nous accroupissons pour nous sustenter. Cette position m’est assez inconfortable, en raison de la fragilité de mon dos qui aurait apprécié de trouver un appui.
Cette journée est consacrée à l’acclimatation au désert et au contrôle technique des sacs, qui débute à 10 h. Tous les concurrents s’affairent dans la préparation des sacs. Chacun essaie d’y loger un maximum de choses indispensables, tout en s’efforçant de limiter le poids de la charge. Pour l’alimentation, des normes ont été imposées par l’organisation, en fonction des objectifs de temps que chaque concurrent s’est fixés. Pour un objectif de moins de 24 h, 2 000 calories minimum sont exigées, pour moins de 36 h, 3 000 calories, pour moins de 48 h, 4 000 calories et pour moins de 62 h correspondant au temps limite pour être classé, 5 000 calories. Pour chaque concurrent, une réserve supplémentaire de 2 000 calories est rendue obligatoire par l’organisation, ainsi qu’une réserve d’eau de 1 litre à répartir en 2 bidons de 50 cl. J’ai longuement hésité sur le choix de mon objectif personnel, sachant que plus celui-ci est ambitieux, plus il permet de réduire la charge à porter. J’étais tentée par 36 h, mais je savais que je prenais un risque et j’ai joué la prudence en optant pour 48 h. Je me donnais ainsi une marge de manœuvre sans me créer trop de pression inutile, et rien ne m’empêchait de toute façon de me rapprocher des 36 h.
Tristesse indéfinissable
Ce moment de préparation me permet de faire plus ample connaissance avec mes voisins de tente. Le coureur qui m’a accueilli la veille au soir à l’entrée de la tente n’est autre que René Heintz, le vainqueur de la Transmauritanienne, une course non-stop de 333 km dont la première édition s’est déroulée un an plus tôt. Il y a également Marc Perrier et Gérard Verdenet, qui ont eux de plus participé à la Badwater du mois d’août précédent. Ils sont tous trois très accaparés par la préparation de leur sac, et commentent leurs difficultés à faire contenir tous leurs effets dans leur sac à dos. Nous échangeons quelques rares paroles. Pour ma part, je ne me sens pas l’âme à de grands discours, et j’ai comme au fond de moi une sorte de tristesse indéfinissable. Je n’arrive pas à être vraiment joyeuse, alors que me voici pourtant arrivée presque au terme de mon rêve : courir la 1ère édition de la désert Cup. Je ne me sens pas au mieux de ma forme : je suis un peu absente avec un grand point d’interrogation que je n’arrive pas à dépasser et que je regarde indéfiniment. J’ai l’esprit vagabond qui n’arrive pas à se poser sur les choses, une sorte d’âme errante.
Je m’aperçois alors qu’il me manque quelques épingles à nourrice (10 sont obligatoires). Je m’en étonne car je suis bien sûre de les avoir emportées avec moi jusqu’aux portes du désert. Combien de fois ai-je vérifié avant de quitter mon domicile que mon équipement était complet ? Combien de fois ai-je recompté tous mes effets ? René me donne gentiment les 5 épingles qui me font défaut. « A charge de revanche, lui dis-je… ». Nous comparons nos provisions respectives qui sont constituées de mets très différents. René et ses amis ont opté pour une grande part de fruits secs, me précisant qu’à poids égal avec d’autres aliments réputés très glucidiques, ceux-ci ont une plus haute valeur énergétique. J’ai préparé des sachets de semoule, de pâtes, de céréales diverses qui ne me mettent pas plus en appétit que les repas de mes voisins de bivouac.
Avant que ne démarrent réellement les contrôles administratifs, Patrick Bauer entreprend au préalable un discours d’accueil des concurrents, accompagné d’Alison qui assure la traduction en anglais pour les coureurs étrangers. Tous deux sont juchés sur le toit d’un 4/4 et donnent les différentes consignes, puis répondent à quelques questions des coureurs qui portent essentiellement sur la sécurité et l’organisation. C’est aussi le moment propice pour faire éventuellement quelques derniers achats. Les organisateurs vendent ici quelques articles à l’effigie de la Desert Cup. J’hésite un moment sur l’acquisition d’un « buff » que je finis par acheter. J’avais remis cet achat depuis le Marathon des Sables, et c’est maintenant l’occasion, sans avoir à passer par une commande, l’envoi d’un chèque, etc. Le buff présente l’avantage d’usages multiples. Il s’agit en fait d’un cylindre de tissu que l’on enfile par la tête, et qui, selon la manière dont on le porte peut très bien servir de cache-col, de foulard, de bonnet. J’ai même vu quelques coureurs qui les ont utilisés comme guêtres en les collant autour de leurs chaussures…mais je crois que cela était d’un usage nouveau et imprévu par le fabricant…
Un grand vide
J’ai la chance de passer parmi les premières au contrôle technique, et à 11 h 17, je suis de retour dans la tente. René réapparaît alors en quête du couteau obligatoire sur lequel il n’arrive plus à remettre la main. René a été tiré au sort parmi d’autres concurrents qui apparaissent comme les vainqueurs potentiels de la course, pour un contrôle approfondi de son sac. Tout est alors pesé, soupesé, vérifié. Aucun écart au règlement n’est toléré. Le sac est complètement vidé et chaque élément est décompté, la nourriture mesurée. Je lui remets mon couteau le temps du contrôle, sachant pertinemment qu’il remettra forcément la main sur le sien ultérieurement. Et en effet, après la vérification, il réaménage son sac et retrouve l’objet égaré un moment.
Pour les autres concurrents, le sac n’est même pas pesé, si bien qu’à mon grand regret, je partirai sans connaître réellement la charge de mon sac. J’ai en revanche utilisé comme bidons de 50 cl tout simplement deux bouteilles d’1/2 litre achetées en France et pas encore ouvertes. Axelle me dira plus tard combien elle regrettait que cette idée simple ne lui soit pas venue à l’esprit, elle qui s’était contrainte à l’acquisition de 2 bidons supplémentaires pour répondre aux exigences de l’organisation. Mes 2 bidons sont scellés par mes contrôleurs en les enveloppant de bandes serrées de rubans adhésifs, de même que mes rations de survie. Impossible donc d’y toucher sans y laisser de traces…Seule l’extrême urgence exigera d’y recourir.
Ce lundi, mon dos va mieux et je ne ressens plus aucune douleur. Par contre, j’ai le moral triste, une espèce de grande lassitude dont je n’arrive pas à déterminer l’origine. Dois-je l’assimiler à une forme de fatigue ? Il est vrai que j’ai été absorbée pendant les jours précédents à deux choses : d’une part, l’organisation de l’édition 0 du chasse-marée (trail sur deux jours) et d’autre part à la vente de tee-shirts devant me permettre de financer ma participation à la Désert Cup. Les deux m’ont accaparée et demandé une énergie folle que j’ai dépensée sans compter. J’ai vécu d’inoubliables moments, fait des rencontres multiples et enrichissantes, consolidé mes liens avec l’AFM (Association Française contre les Myopathies). Je suis passée encore vendredi au local de l’AFM, où rendez-vous avait été prévu avec la presse pour donner le signal de mon départ. J’y ai passé un agréable moment avec les malades et l’équipe de bénévoles, et la bonne humeur était au rendez-vous.
Tout cela m’a pris les forces qui me font défaut maintenant, et me laisse un grand vide alors que j’ai tant besoin que la force et l’énergie renaissent en moi.







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