Mardi 7 novembre 2000. Ce matin, je ne suis pas vraiment dans mon assiette ...
Le désert ceinturé de montagnes est pourtant majestueux, mais mes intestins me jouent de vilains tours depuis hier et sans que je veuille vraiment m’y soustraire, ils accaparent en grande partie mes pensées. Il faut me l’avouer, je suis bel et bien malade. J’ai la bouche pâteuse, le goût à rien, et je le crains, le regard caverneux.
A moitié hébétée
8h30. Le départ est donné à l’heure précise et les 172 concurrents présents passent sous la banderole de départ sans grande précipitation : 168 Km de désert à avaler ; il n’y a pas lieu de s’affoler maintenant, et mieux vaut partir en douceur.
Le soleil est là et illumine le sable et les montagnes aux teintes orangées. Avec une charge sur le dos qui avoisine les 9,5kg, ma vitesse ne peut être que réduite. Je m’essaie à prendre une foulée tranquille, mais je ressens rapidement une douleur qui me scie le ventre et m’oblige à adopter une autre stratégie. Je suis contrainte à la marche…Ce qui me semble étonnant, c’est que de nombreux concurrents marchent eux aussi. Il y a Sylvette qui me pose une devinette : « On m’appelle la grenouille, pourquoi ? » Tout simplement parce qu’elle est équipée d’une combinaison verte dont je me dis que ça ne doit pas être très pratique, pour notamment satisfaire des besoins naturels…
J’avance sans grande énergie sur cette immense ligne droite, et suis bientôt obligée d’abandonner la file des coureurs pour soulager mes intestins. Je ne m’affole pas, même si je constate que mon état n’est pas des plus réjouissants. J’ai réussi à grand peine à avaler ce matin une minime poignée de céréales, et j’ai eu beaucoup de mal à ingurgiter le repas de la veille au soir, dont je me suis délestée rapidement. Je suis affreusement nauséeuse.
Le premier CP (point de contrôle où les concurrents reçoivent leur ration d’eau) se profile. J’en profite immédiatement pour réclamer au médecin des médicaments pour améliorer mon état. Je n’ai pas le temps de les avaler que je me mets à vomir à grand bruit toute l’eau que j’ai pris grand soin de boire durant les 13 Km parcourus. Je crois que ça va vraiment mal pour moi. J’ai les larmes aux yeux, tant je me sens malheureuse de mon état. Je me lamente sur mon impuissance à faire mieux.
Je reprends ma route à moitié hébétée par ce qui m’arrive. J’ai à peine conscience de ce qui m’entoure. Le sable est plutôt rouge et les reliefs environnants apparaissent déchiquetés. J’aborde une dune de sable qui donne accès à une passe, puis je
bifurque à gauche comme indiqué par les repères en place. Il n’y a pas risque de se perdre. Les balises sont bien visibles depuis le départ, et pour l’instant, les concurrents ne sont pas encore très éloignés les uns des autres.
Le kilomètre 25 marque le 2ème CP. Là, un concurrent est en train de se faire perfuser, tandis qu’un second tremble de froid sous les rayons d’un soleil maintenant plus ardent. Je regarde effarée la scène, sans vouloir tout à fait comprendre. L’épreuve démarre à peine, et déjà il y a un soupçon d’hécatombe. Je suis abasourdie par ce qui m’arrive. Je m’assieds à l’ombre de la tente, le temps de réclamer une nouvelle fois les soins des médecins. Patrick Bauer, l’organisateur de la course, est là également, et inspecte les concurrents les moins vaillants. Lui reste interrogatif quant à un problème qui viendrait de la nourriture fournie par l’organisation. En effet, seuls des coureurs sont malades mais aucun membre de l’équipe organisatrice, alors que tout le monde est soumis au même régime alimentaire.
Lui et le médecin me scrutent longuement. C’est comme un temps interminable suspendu à leur verdict menaçant. Le médecin m’examine les yeux, palpe la peau de mon cou, avec des « hum, hum,.. ». Alors monte en moi un cri étouffé, comme une fureur d’avancer : « Non, non, non, non, non !!!! ». Des images défilent à la vitesse de l’éclair dans ma tête. Des visages de ceux qui m’ont soutenue dans cette entreprise, les derniers moments à l’AFM…Est-ce mon regard qui change, un simple geste que j’aurai accompli, la transparence de ma détermination féroce qui ébranle mes deux examinateurs ? Le médecin me fixe et sort deux sachets de mixture réparatrice à diluer dans mon eau. Il m’avoue que le goût n’est pas fameux, et m’enjoint de l’avaler malgré tout. Il peut compter sur moi. Je ne faillirai pas à ses recommandations.
Comme une somnambule
J’ai l’esprit ragaillardi, et c’est suffisant pour avancer. Je repars du CP 2 et rejoins Jean-Paul (c’est lui qui s’était présenté à l’aéroport) vers 14 h 30 je crois, qui s’aide d’un bâton pour avancer (je découvrirais plus tard qu’il est âgé de 66 ans). Nous lions conversation et faisons route ensemble. Je suis sans force. Le soleil déclinant nous accompagne. J’ai à peine entamé le déjeuner que je m’étais prévu. Je ne supporte pas la moindre nourriture. J’essaie de manger mon couscous à la tomate qui devait cuire naturellement par l’effet conjugué de l’absorption de l’eau, et de la chaleur. J’ai incontestablement mal dosé la quantité d’eau et le couscous est très tassé. En me forçant, je parviens à peine à avaler quelques bouchées et je me sépare du restant. Par prudence, je prépare malgré mon absence totale d’appétit, mon repas du soir selon le même procédé (pâtes aux légumes, hum !!!!).
Jean-Paul me rappelle qu’il faut être impérativement avant minuit au 5ème CP (Km 59), sous peine d’être disqualifiée. Je parviens tant bien que mal au 3éme CP, soit au Km 36 vers 17 h. Faute de pouvoir me sustenter, j’absorbe un cachet énergétique. Je sens que le sable commence à pénétrer doucement dans mes chaussures, signe que les guêtres que je me suis fabriquées, connaissent quelques défaillances. Je vide pour la 1ère fois mes chaussures. Je suis néanmoins plutôt heureuse d’avoir réussi à parcourir près de 40km sans avoir eu à vider mes chaussures, ce qui aurait sans nul doute nui à l’état de mon moral. Là, j’aide Jean-Paul à se déchausser, et durant cette simple opération, il est brutalement pris de crampes. Sa douleur m’impressionne terriblement, d’autant que je me sens responsable d’avoir eu un geste mal approprié.
Il y a là aussi Thierry qui fait route avec Patricia et un autre coureur. Et puis Axelle qui à chaque CP répète inlassablement le même rituel. Elle se déchausse, enlève ses chaussettes, s’essuie délicatement les pieds. Elle avale un peu de nourriture, prend quelques notes, se rechausse et repart.
Je marche avec Jean-Paul jusqu’au CP suivant. Au 4ème CP (Km 47), il est déjà 20 h, et je ne souhaite pas prendre le moindre risque d’un retard. Inutile d’essayer de se nourrir. Mon estomac vide n’émet aucune demande. Je repars sans plus attendre, d’autant qu’une perfusion s’imposerait et qu’elle me ferait perdre irrémédiablement une heure. Jean-Paul préfère quant à lui s’accorder un peu de temps. Je plonge dans la nuit du désert de sable, comme une somnambule. Je suis tranquille avec moi-même et avance au gré des balises lumineuses. Chaque balise rejointe est une victoire sur le temps qui s’égrène. Je marche maintenant seule, dans la nuit d’une pleine lune empreinte de douceur. Je me suffis de la lumière de cet astre qui veille sur moi.
La route immédiatement
Je parviens en toute quiétude au point fatidique du CP 5. Il est environ 23 h. Il est prudent que je m’accorde maintenant un temps de repos. J’ai les épaules complètement endolories par le poids du sac. Valérie m’y accueille. Je la reconnais immédiatement (mais à l’inverse elle a du mal à remettre mon visage) pour être la personne qui avait pris les Vikings (l’équipe à laquelle j’appartenais) en photo lors du 14ème MDS et je l’en remercie. Elle me signale que si je veux tenir mon objectif, il faut que je reparte dans une heure. Je préfère ne pas y penser. Je n’ai qu’un seul souci : avaler des médicaments pour stopper ma diarrhée, ou plutôt deux souhaits car je souhaite également ardemment me laver les pieds. J’enlève chaussures et guêtres (pas très pratique) et me soigne une ampoule en y apposant un « Compeed ». Puis je plonge dans mon duvet.
J’ai le paysage d’une nuit étoilée comme dernière image avant de fermer les yeux. Je m’éveille vers 2 h du matin, les épaules encore courbaturées et décide de reprendre la route immédiatement.







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