Jeudi 9 novembre. Le vent se déchaîne toujours quand je m’éveille vers 1 heure du matin. Plus personne autour de moi, sinon deux personnes au fond de la tente. Je demande à Alison s’il s’agit de la personne portant le dossard 104, à savoir Axelle. Sa réponse positive me rassure. J’hésite à repartir maintenant. J’avais imaginé pouvoir me contenter d’un repos de 2 heures, mais je me sens extrêmement faible, et le vent de son côté n’a pas désarmé. Tenir mes objectifs de temps demeure toutefois encore possible à condition de reprendre la route de suite. Je passe un grand moment à peser le pour et le contre. Je finis par me ranger à la prudence car partir seule dans la nuit pour une nouvelle étape à lutter contre le vent me semble au-dessus de mes forces fortement entamées à nouveau par la diarrhée, et demande une énergie qui me fait défaut. Je me range donc à l’idée d’attendre le départ d’Axelle et de Bernard. L’important consiste maintenant à prendre toutes les assurances pour pouvoir terminer l’épreuve. Je me rendors avec difficulté, en raison du froid qui transperce mon duvet et me glace les pieds. Nouveau réveil vers 5h du matin. Axelle et Bernard sont en pleins préparatifs de départ et acceptent que je me joigne à eux.
Contrarier mes maux
Je connais les mêmes ennuis que le premier jour, quand nous démarrons juste avant le lever du jour. Je n’ai rien pu avalé avant de partir, et je tiens à la main un sachet de céréales que j’essaie de grignoter de temps à autre. Je sens que je n’ai pas beaucoup de force. Nous assistons au lever du jour dans les montagnes qui surplombent la vallée du Jourdain, avec en fond de paysage les montagnes d’Israël. Nous nous faisons expliquer le décor par les occupants d’une voiture d’assistance qui s’émerveillent avec nous de la beauté du lieu. Le site est majestueux, revêtu d’un léger voile de brume.
Nous traversons pour la 1ère fois un village où les enfants partent pour l’école et nous regardent curieusement. Je les salue toujours d’un « hello » qu’ils me renvoient timidement. J’ai affreusement mal au ventre, et je tiens maintenant soulevée en permanence ma ceinture ventrale de manière à ce qu’elle ne pèse pas sur mes intestins soumis à rude épreuve. J’intercepte une voiture d’assistance pour obtenir des médicaments. Je pleure, j’ai trop mal au ventre. Pourtant, même si je ne parviens pas à tenir mes objectifs de temps, je dois aller au bout. A moins de 20km de l’arrivée, ça serait fou d’être contrainte à l’abandon. Non, non, je poursuis quoiqu’il arrive. Parfois, Axelle et Bernard sont en avance, parfois je les rattrape et les distance.
Malgré mes souffrances, j’arrive en avance sur eux au CP suivant que j’atteins en pleurant autant de douleur que de déception. La déception est terrible. Les tentes se sont effondrées sous l’effet du vent et ici, elles n’ont pas été remontées. Alors, moi aussi, je m’effondre en pleurs. Le réconfort que peut offrir un simple abri nous est refusé. Le vent souffle, la poussière vole. Il est impossible de se reposer un instant à l’abri du vent qui nous pompe une énergie démentielle. A peine si nous pouvons trouver un peu de répit à l’abri des véhicules d’assistance. Pourtant, les médecins s’occupent de moi et me proposent à nouveau de la poudre à diluer dans mes bidons d’eau pour contrarier mes maux. Avec les comprimés énergétiques, c’est la seule chose qui puisse continuer maintenant à me faire avancer. Je suis également profondément triste car j’ai conscience que cet instant correspond à l’heure à laquelle j’aurais dû franchir la ligne d’arrivée pour tenir mes objectifs. Il ne me reste maintenant qu’à avancer vaille que vaille. Avec cette nouvelle diarrhée qui me déchire aussi le cœur, j’ai perdu la moitié de la bataille, et cela me vaudra comme le stipule le règlement une heure de pénalité.
Bien maigre réconfort
19 Km nous séparent maintenant de l’arrivée. Nous repartons à nouveau à trois. Je souffre vraiment, je pleure en marchant. J’ai la plus grande difficulté à retenir mes larmes, tant mes intestins sont à vif. Nous finissons par contourner la montagne, et pouvons enfin nous libérer du souffle du vent, peu avant la traversée du village de Taiyiba, à 10 Km de l’arrivée. C’est un véritable soulagement, un immense réconfort comme un espace de paix et de tranquillité longtemps oubliées. Nous pouvons progressivement nous délester du coupe-vent, puis du sweat-shirt et retrouver ainsi une aisance plus grande. Nous empruntons alors pendant environ 5 Km sous la chaleur, la route aménagée en promenade qui monte et surplombe les abords de Pétra avant de rejoindre le dernier CP. Je suis incapable d’échanger la moindre parole avec mes compagnons de route, tant je suis à nouveau accaparée par mes douleurs. Je me rends compte qu’eux aussi finissent l’épreuve avec difficulté.
J’atteins à nouveau le CP 13 en pleurant. Pas de tente pour se reposer. Juste une
voiture au bord de la route avec les bénévoles parmi lesquels je reconnais à nouveau Valérie, qui assistent les coureurs. Nous nous asseyons à même le sol et nous adossons au véhicule. Bien maigre réconfort !!! Je retrouve là également « My doctor », étonné de me voir à nouveau aux prises avec la diarrhée. Il constate que je suis un peu déshydratée et me redonne à nouveau de la poudre anti-diarrhée. Valérie trouve normal que certains concurrents soient malades. Pour elle, les principales causes en sont le stress, la fatigue et le froid. Je continue à pleurer, mais je sais que l’arrivée est maintenant proche, et que ce calvaire va prendre fin.
Dès après le CP 13 que nous quittons vers 12 h 20, nous abordons un étroit sentier de montagne qui descend de manière abrupte. C’est sans conteste la partie la plus technique de la course. Je prends grand soin à bien poser mes pieds afin de ne pas glisser sur les cailloux. La descente est raide et dangereuse et je me demande comment ont pu l’aborder de nuit certains concurrents. Le sentier se poursuit par une piste sinueuse qui remonte vers le plateau, que nous quittons pour reprendre une piste en descente vers le canyon. Nous sommes doublés par trois concurrents à l’allure plus soutenue que la nôtre. Je ferme la marche.
Trop d’émotions
Nous abordons alors la descente des 570 marches qui nous projettent dans le site merveilleux de Pétra. A coup sûr, il faut visiter cet endroit. Pas question de nous y attarder pour l’instant, même si nos regards sont inexorablement attirés par l’incroyable majesté et beauté du site. Nous croisons des touristes qui s’étonnent ou questionnent. Je remercie mes compagnons pour le bout de route que nous avons fait ensemble. Je pleure maintenant de crainte de l’arrivée. Trop d’émotions. Après être passés devant le Temple du Trésor, c’est l’entrée dans le Siq, gorge étroite qui au bout de 2 Km, nous mène à l’arrivée. Nous bavardons à nouveau et nous nous amusons des informations contradictoires qui nous sont données sur la distance qui nous sépare de l’arrivée : 3 km, puis 1 km, plus loin 1,5 Km, puis encore plus loin 300 m, puis à nouveau 1,5 km, mais cela nous semble à tous trois effectivement très long.
Et nous parvenons malgré tout à franchir ensemble la ligne d’arrivée, comme nous en avions convenu un moment plus tôt. Rien à voir avec le délire de l’arrivée du Marathon des Sables. Seuls quelques concurrents sont là pour accueillir les nouveaux arrivants et échanger les impressions. Il y a là Patrick qui me dit que nous aurions été classés troisième équipe si nous avions pu constituer une équipe. Lui a mis 30 h. Il est heureux. Je le comprends. Je ne peux m’empêcher de pleurer dès que je veux lui parler de ce que je viens de vivre. Il me dit que l’important est d’avoir terminé l’épreuve. Cela fait 54 h 16 mn que le départ a été donné.
Pascale Martin vient également nous accueillir. Elle est ravissante de simplicité. Elle termine 1ère féminine en 27 h. Elle a peu marché, juste un peu pendant la nuit. Elle raconte qu’elle n’a pas voulu se déchausser du tout, alors qu’elle sentait qu’elle avait les pieds abîmés. Résultat : de nombreuses ampoules, mais un moral au beau fixe et une bien belle récompense pour elle.
Commence alors l’attente d’une navette pour nous emmener vers nos hôtels. Je suis la seule du groupe des derniers arrivants à être dirigée vers le Forum Hôtel. J’ai la chance de me retrouver dans une chambre que je n’aurais pas à partager. J’ai besoin de me retrouver seule et de ne pas avoir à subir de contraintes. Bain, soin des pieds (pied gauche intact, pied droit avec 3 ampoules) avant de plonger durant 3 heures dans le sommeil. J’ai rangé immédiatement mes vêtements sales que je ne veux plus manipuler avant mon retour à Rouen.
Je me réveille encore fatiguée, et descends à la salle à manger. Je me retrouve attablée en face d’un allemand qui a couru aussi, et marche difficilement. Nous nous réjouissons chacun que l’autre ait accompli sa course. Puis à nouveau retour dans la chambre et sommeil.







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